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	<title>Jean-François Revel &#187; Articles</title>
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		<title>Revel l&#8217;intraitable</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jul 2008 09:57:31 +0000</pubDate>
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Revue des Deux Mondes
Études et réflexions
« En France, les morts sont parfaits », disait Jean-François Revel, après que Françoise Giroud lui eut refusé, en 1976, un papier iconoclaste sur André Malraux. Nombre d&#8217;articles publiés au lendemain de sa disparition, le 30 avril dernier, ont donné l&#8217;occasion de vérifier cette loi. Au dénonciateur de [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Par Éric Roussel</em><br />
Revue des Deux Mondes<br />
Études et réflexions</p>
<p>« En France, les morts sont parfaits », disait Jean-François Revel, après que Françoise Giroud lui eut refusé, en 1976, un papier iconoclaste sur André Malraux. Nombre d&#8217;articles publiés au lendemain de sa disparition, le 30 avril dernier, ont donné l&#8217;occasion de vérifier cette loi. Au dénonciateur de tant de tartufferies, de faux-semblants, et de gloires usurpées, le devoir de vérité, que l&#8217;on doit aux disparus comme aux vivants, aura été refusé. Parce qu&#8217;il était tout de même difficile de proclamer ouvertement qu&#8217;il s&#8217;était trompé dans sa lutte contre le totalitarisme sous toutes ses formes, les journaux naguère hostiles à sa personne l&#8217;ont couvert d&#8217;éloges cafards en mettant ses formules les plus assassines sur le compte d&#8217;un tempérament un peu vif.<br />
Comble de l&#8217;hypocrisie, ou peut-être de l&#8217;ignorance, l&#8217;un des premiers personnages de l&#8217;Etat s&#8217;est même cru obligé de publier un communiqué saluant un libéral doublé d&#8217;un grand gaulliste!<br />
Hommage saugrenu, pusiqu&#8217;après avoir combattu le général de Gaulle tant en raison de l&#8217;orientation de sa politique que par allergie à son style, Revel, avec une obstination remarquée, refusa de sacrifier au culte du fondateur de la Vème République.</p>
<p>Académicien, écrivain célèbre dont la renommée s&#8217;étendait bien au-delà des frontières, l&#8217;auteur de <em>la Tentation totalitaire</em> était resté en vérité un rebelle, un marginal, un franc-tireur malicieux d&#8217;autant plus redouté qu&#8217;à l&#8217;inverse de la plupart des polémistes, il opposait à ses adversaires non ses humeurs mais des réquisitoires nourris de faits et de chiffres, étincelants d&#8217;intelligence. parce qu&#8217;il avait combattu l&#8217;imposture du marxisme-léninisme, parce qu&#8217;il refusait de passer par pertes et profits les crimes imputables au socialisme scientifique, parce qu&#8217;il condamnait vertement le silence de certains hommes de gauche sur cette face cachée du bilan, on avait pris l&#8217;habitude de le cataloguer à droite. Classement commode, sans doute inévitable, mais à coup sûr réducteur et déformant. Athée, confiant dans le progrès et la science, hostile à tous les nationalismes, européen aussi convaincu que sévère à l&#8217;égard d&#8217;un certain discours lénifiant et béat sur l&#8217;unification du Vieux Continent, il demeurait d&#8217;abord un homme des Lumières fondamentalement optimiste, même si le présent parfois l&#8217;accablait. Trop pétri d&#8217;humanité et gorumand de la vie pour confondre le grand rêve du XVIIIème siècle avec un rationalisme sec, la liberté était à ses yeux le bien suprême. Il suffit pour s&#8217;en convaincre de relire ses essais les plus célèbres, notamment <em>Ni Marx ni Jésus</em>, véritable manifeste libéral libertaire. Le réactionnaire furieux dénoncé par les plumitifs communistes n&#8217;avait décidément pas le profil de l&#8217;emploi.</p>
<p>En France où le courant de droite, si transformé qu&#8217;il ait pu être par le gaullisme, doit tout de même beaucoup à un traditionnalisme passéiste, ces positions ne lui valaient pas que des amis.<br />
D&#8217;autant qu&#8217;il aggravait son cas à palsir en proclamant que les Etats-Unis ne constituaient pas obligatoirement un péril majeur pour l&#8217;avenir du monde et la survie de la culture. On supportait Jean-François Revel parce qu&#8217;il était manifestement très doué, mais son argumentation n&#8217;était pas toujours reçue sans restrictions mentales. On le sentait dans les colloques quand son playdoyer en faveur du libéralisme se heurtait au scepticisme poli de responsabiles politiques programmés génétiquement et culturellement dans un tout autre sens. Il ne cachait d&#8217;ailleurs guère son manque total d&#8217;intérêt à l&#8217;égard des acteurs du jeu public, prisonniers selon lui du court terme, à la remorque des idées reçues, les dernières en date et les plus pernicieuses étant celles répandues par José Bové dans un silence coupable.</p>
<p>Ses Mémoires, <em>le Voleur dans la maison vide</em>, qui obtinrent un immense succès en 1997, donnent l&#8217;image la plus juste et la plus savoureuse de ce grand esprit passionné par mille choses, de la cuisine à la peinture en passant par Proust et les auteurs latins. Revel y apparaît tel qu&#8217;il était dans la vie: informé de tout, dupe de rien, chaleureux, généreux, parfois féroce, mais aussi prompt à pratiquer le pardon des offenses qu&#8217;à terrasser ceux qui persévéraient dans l&#8217;erreur. François Mitterrand était l&#8217;une de ses têtes de Turcs préférées. Dans les années 1966-1967, quand il faisait partie du contre-gouvernement formé par le député de la Nièvre, il l&#8217;avait beaucoup pratiqué et ne lui reconnaissait à peu près aucune qualité, sinon une habileté manœuvrière confondante. « Tout de même, objectai-je, il y a une chose que vous ne pouvez lui enlever: c&#8217;était un grand bibliophile. &#8211;Parlons-en! répliqua Revel, à l&#8217;époque où je l&#8217;ai connu, sa bibliothèque sortait tout droit de chez Jean de Bonnot. » Pour des personnages de moindre importance, sa mansuétude était en revanche infinie. Un jour, je m&#8217;étonnais de le voir assister à une manifestation en l&#8217;honneur d&#8217;un universitaire qui l&#8217;avait honteusement calomnié. « Oui, me dit-il, mais chose rare, ce personnage a fini par s&#8217;excuser; il a même ajouté: &#8220;J&#8217;ai beaucoup changé, je suis en train d&#8217;écrire un livre sur le fascisme.&#8221; » « Je ne vous en demandais pas tant, cher Monsieur », avait répliqué revel, faussement patelin, qui se tordait de rire en racontant l&#8217;histoire.</p>
<p>Personne malheureusement ne peut dire quel sera le cours de l&#8217;Histoire, et si la liberté de l&#8217;esprit, à laquelle Revel tenait tant, sera en définitive préservée. Dans cette hypothèse, on ne pourra écrire l&#8217;histoire intellectuelle, et même l&#8217;histoire tout court, du dernier siècle, sans se reporter à ses essais, dont chacun contribua à élargir des brèches dans le système établi sur une partie du monde après la Révolution soviétique. Des armes puissantes, une technologie avancée, vinrent à bout de ce totalitarisme inefficace, mais l&#8217;honneur de Jean-François Revel restera d&#8217;avoir inlassablement informé et contribué à l&#8217;élaboration d&#8217;une stratégie de fermeté. Aujourd&#8217;hui, on pense communément et parfois dans des milieux <em>à priori</em> bien informés, que la guerre froide prit fin comme par enchantement; on ne voit plus quelle ténacité, quelle clairvoyance, quel courage il fallut, pour assurer le succès du camp occidental. Du coup, avec le recul, Revel peut sembler à certains un atrabilaire, un grincheux, un esprit chagrin qui eut tort se s&#8217;alarmer pusique de toute façon le résultat final était prévisible. Erreur. En histoire, aucun déterminisme ne joue, l&#8217;avenir n&#8217;est écrit nulle part, il résulte de l&#8217;action obstinée des hommes. Nul n&#8217;en était plus convaincu que Jean-François Revel, dont l&#8217;absence se fait déjà cruellement sentir au moment où surgissent tant de nouveaux conformismes.</p>
<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;</p>
<p>Eric Roussel est écrivain et journaliste. Il est l&#8217;auteur, notamment, de <em>Georges Pompidou</em>, Lattès, 1994, de <em>Jean Monnet</em>, Fayard, 1996, et de <em>Charles de Gaulle</em>, Gallimard, 2002. Il a reçu le prix Guizot et le prix de l&#8217;essai de l&#8217;Académie française pour <em>Jean Monnet</em>, le prix du Mémorial pour <em>Charles de Gaulle</em>.</p>


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		<title>Hommage par Franz-Olivier Giesbert</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jul 2008 09:11:17 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[A nos lecteurs
Le Point, le 4 mai 2006
De Jean-François Revel, c&#8217;est d&#8217;abord le rire qui va nous manquer. Une vacherie ou un trait d&#8217;humour, et puis ça partait. La vanité tue souvent très jeunes les intellectuels ou prétendus tels. Mais cet encyclopédiste curieux de tout ne s&#8217;était jamais laissé étouffer par l&#8217;esprit de sérieux. Il [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p>A nos lecteurs<br />
Le Point, le 4 mai 2006</p>
<p>De Jean-François Revel, c&#8217;est d&#8217;abord le rire qui va nous manquer. Une vacherie ou un trait d&#8217;humour, et puis ça partait. La vanité tue souvent très jeunes les intellectuels ou prétendus tels. Mais cet encyclopédiste curieux de tout ne s&#8217;était jamais laissé étouffer par l&#8217;esprit de sérieux. Il doutait de tout et en même temps de rien.</p>
<p>C&#8217;était à la fois Prométhée et Sisyphe, Jean-François. Un journaliste-philosophe-écrivain-gastronome-aficionado-pamphlétaire et on en passe, ainsi qu&#8217;un insoumis permanent, toujours en guerre contre les imposteurs de la &#8220;bien-pensance&#8221;, les perroquets de la moraline et les suivistes de la &#8220;moutonnaille&#8221;, pour reprendre le mot de Rabelais, auquel il faisait irrésistiblement penser.</p>
<p>Jean-François ne pensait pas bien, c&#8217;est vrai. Ce qui explique pourquoi il n&#8217;a pas toujours été reconnu à sa juste valeur, celle d&#8217;un des grands intellectuels du XXe siècle, au même titre &#8211; je pèse mes mots &#8211; qu&#8217;Albert Camus, Jean-Paul Sartre ou Raymond Aron, auteur de nombreux classiques qu&#8217;il faut lire ou relire : &#8220;Pourquoi des philosophes&#8221;, &#8220;Sur Proust&#8221;, &#8220;La cabale des dévots&#8221;, l&#8217;&#8221; Histoire de la philosophie occidentale&#8221; ou &#8220;La tentation totalitaire&#8221;. Sans parler de ses Mémoires, &#8220;Le voleur dans la maison vide&#8221;.</p>
<p>Au Point, on était tous très fiers de travailler avec un homme comme ça et on le restera, car il ne nous a pas quittés, Jean-François. Ces gens-là ne partent jamais. Ses rires, ses saillies et ses analyses n&#8217;ont pas fini de retentir dans les couloirs du journal.</p>


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		<title>Un résistant dans la lignée de Tocqueville et de Raymond Aron</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jul 2008 09:04:12 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Par Jean-Claude Casanova
Le Monde, le 3 mai 2006
On craint de froisser ses amis. Devant un jour parler, devant Revel, d&#8217;un de ses livres politiques, je m&#8217;aventurais à comparer sa pugnacité à celle des fantassins espagnols décrits par Bossuet dans son éloge du Grand Condé. Je guettais son approbation. Il opina avec plaisir. Je peux donc [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Par Jean-Claude Casanova</em><br />
Le Monde, le 3 mai 2006</p>
<p>On craint de froisser ses amis. Devant un jour parler, devant Revel, d&#8217;un de ses livres politiques, je m&#8217;aventurais à comparer sa pugnacité à celle des fantassins espagnols décrits par Bossuet dans son éloge du Grand Condé. Je guettais son approbation. Il opina avec plaisir. Je peux donc reprendre la comparaison : ses livres comme des &#8220;gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeureraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute et lanceraient des feux de toute part&#8221;. Ainsi était Revel, magnifique, campant dans cette époque qu&#8217;il n&#8217;aimait guère et tiraillant par tous ses livres et ses articles, indifférent aux modes et à l&#8217;air du temps. Mais ce polémiste était en définitive bienveillant et bienfaisant.</p>
<p>Pour quelle cause combattait-il ? Il l&#8217;a dit simplement : &#8220;Si un sens philosophique existe encore, il consiste, comme le sens de l&#8217;art, à savoir déceler les faux.&#8221; De même, quand il a publié Une anthologie de la poésie française, il a d&#8217;emblée précisé qu&#8217;il n&#8217;accepterait aucun compromis entre le respect des réputations et son propre goût nourri de sa propre expérience de lecteur qui, il faut bien le dire, excluait Claudel et Péguy. Il ne croyait pas à la clarté intrinsèque de la langue française, mais il pensait qu&#8217;on devait être clair. D&#8217;où ses chapitres sans complaisance sur le docteur Lacan et sur beaucoup d&#8217;autres contemporains.</p>
<p>Philippe Raynaud a remarqué finement que son oeuvre s&#8217;organisait comme celle de Taine. A plus d&#8217;un siècle de distance, on retrouve, en effet, chez les deux normaliens, la même suite de séquences. D&#8217;abord la critique des philosophes français (soumis, pour Revel, à la dogmatique allemande) et la même méfiance à l&#8217;égard de l&#8217;université. Puis l&#8217;amour de l&#8217;Italie et l&#8217;intérêt pour les Arts. Ensuite la reconnaissance de l&#8217;influence anglaise (pour Taine), américaine (pour Revel), sur l&#8217;évolution de la culture, de la politique et de l&#8217;économie modernes. Enfin la critique de la dictature jacobine et de ses conséquences, pour Taine, et celle du communisme et du socialisme, pour Revel. Taine à la fin de sa vie s&#8217;était pratiquement converti au protestantisme, religion du libéralisme politique.</p>
<p>Revel est passé de la gauche à la droite, mais, social-démocrate ou libéral, il a toujours été dans l&#8217;opposition autant à l&#8217;égard de nos institutions et de nos dirigeants qu&#8217;à l&#8217;égard de notre façon de penser la politique. En cela il appartient à ce courant désenchanté qui, de Tocqueville à Raymond Aron, propose aux Français de changer leurs moeurs politiques.</p>
<p>Il a mené trois combats : la résistances aux fausses gloires ; la résistance au style obscur ; enfin, la résistance aux mythologies politiques. Revel, comme Voltaire, aimait les jésuites comme éducateurs mais s&#8217;était éloigné du christianisme. Il était passé par une forme de mysticisme oriental qui ne l&#8217;avait pas convaincu, puis avait rejoint, définitivement, ce scepticisme classique pour lequel la philosophie s&#8217;arrête à Hume et à Kant. A ses yeux restaient les sciences, reposant sur l&#8217;expérimentation, l&#8217;art de vivre pour lequel les moralistes, comme Montaigne comptent plus que les faiseurs de système, et l&#8217;art politique au service de la liberté et des progrès réels.</p>
<p>Un an après avoir publié ses Mémoires, il a confié à Commentaire un chapitre que tout le monde lui avait conseillé de retrancher du volume, mais qu&#8217;il tenait à publier séparément. Il l&#8217;avait intitulé &#8220;Supplices de la notoriété&#8221; . On s&#8217;étonnerait de voir un académicien célèbre se plaindre ainsi. Il tenait pourtant à proclamer que &#8220;la notoriété circule, en ce qui concerne les auteurs, entre les doigts de cambistes culturels qui recourent à tous les moyens possibles de s&#8217;informer et d&#8217;&#8221;informer&#8221;, d&#8217;inventorier nos idées et de portraiturer nos personnes, sauf le principal, lire les livres et les articles&#8221;.</p>
<p>Voilà ce que réclamait Revel, pour lui et pour tous, qu&#8217;on lise pour juger. Maintenant que nous allons ranger sur un seul rayon ses livres qui étaient dispersés entre la philosophie, la littérature, l&#8217;histoire, la politique, l&#8217;art, la gastronomie, l&#8217;unité de son oeuvre paraîtra évidente : celle d&#8217;un homme suffisamment ami des autres hommes pour n&#8217;avoir écrit que ce qu&#8217;il pensait être vrai.</p>


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		<title>Pour saluer Jean-François Revel</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jul 2008 08:58:42 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Par Bernard-Henri Lévy
Le Point, le 4 mai 2006
Mon premier souvenir de Jean-François Revel remonte à 1967, à Neuilly, dans le gymnase de l&#8217;école communale de l&#8217;avenue du Roule, oô il tient meeting électoral. Il est de gauche. Candidat FGDS &#8211; le parti, à l&#8217;époque, de François Mitterrand &#8211; à la députation. Il a déjà ce [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Par Bernard-Henri Lévy</em><br />
Le Point, le 4 mai 2006</p>
<p>Mon premier souvenir de Jean-François Revel remonte à 1967, à Neuilly, dans le gymnase de l&#8217;école communale de l&#8217;avenue du Roule, oô il tient meeting électoral. Il est de gauche. Candidat FGDS &#8211; le parti, à l&#8217;époque, de François Mitterrand &#8211; à la députation. Il a déjà ce tempérament querelleur et généreux, implacable quoique en rondeurs &#8211; il a cette langue d&#8217;acier dans un corps de père abbé qui ne lui aura, jusqu&#8217;à la fin, jamais manqué.</p>
<p>Je le revois, plus tard, à L&#8217;Express, Porthos d&#8217;une compagnie de mousquetaires dont Philippe Grumbach était l&#8217;Aramis, Olivier Todd l&#8217;Athos et Jean-Jacques Servan-Schreiber le d&#8217;Artagnan &#8211; je revois, que dis-je ? je me rappelle visuellement ces grands éditos d&#8217;idées dont il avait conçu le projet avec la Milady du moment, Françoise Giroud, et qui, parce qu&#8217;ils avaient pour principe de toujours partir d&#8217;un livre, inventaient véritablement un genre.</p>
<p>Je me souviens de lui, si embarrassé quand Jimmy Goldsmith lui proposa la direction de l&#8217;hebdomadaire : il était l&#8217;indiscipline même, la liberté d&#8217;esprit faite homme, il avait un côté réfractaire et même un peu frondeur que cachaient mal ses faux airs de fermier général des lettres &#8211; comment allait-il s&#8217;accommoder des servitudes que suppose le métier de patron de presse ? Et je me souviens de son courage &#8211; et peut-être, en même temps, de son soulagement &#8211; quand, deux ans plus tard, en solidarité avec Todd, il quitta la maison devenue vide d&#8217;esprit et choisit de revenir aux seules choses qu&#8217;il aimait sans nuances : la littérature, les voyages, la défense de la liberté et de l&#8217;Amérique, encore et toujours la bataille des idées.</p>
<p>Je me souviens du soutien qu&#8217;il avait apporté, lui dont Jean Cau disait qu&#8217;il était un bloc d&#8217;athéisme, un robot de la libre-pensée et du vrai, à mon très lévinassien &#8220;Testament de Dieu&#8221;. Et je me souviens, deux ans plus tard, au moment de &#8220;L&#8217;idéologie française&#8221; et alors que Raymond Aron tonnait, dans le même journal, contre le fait même qu&#8217;on ose ainsi s&#8217;en prendre à la face noire de la France éternelle, je me souviens de la façon dont il jeta son poids, tout son poids et son autorité, dans la balance pour prendre ma défense et celle de mon livre : se souvint-il, dans cette charge antipétainiste, d&#8217;un certain Ferral, son pseudo dans la Résistance ? et quel sens donner, par parenthèse, au fait que ce rationaliste pur et dur, ce disciple d&#8217;Etiemble, cette âme toute en logique et aussi peu romantique qu&#8217;il est possible, ait choisi, comme nom de guerre, en ce temps-là, le nom d&#8217;un personnage de Malraux ?</p>
<p>Avec Raymond Aron, il avait le type de rapports qu&#8217;avait Gary avec, justement, Malraux : estime et rivalité mêlées &#8211; le sentiment que, dans le &#8220;grand vestiaire&#8221; (Gary encore) de la scène littéraire contemporaine, c&#8217;est l&#8217;autre qui, mystérieusement, avait préempté le meilleur rôle.</p>
<p>Vis-à-vis des intellectuels, ses pairs, il avait l&#8217;ambivalence de sentiments de celui qui a pris l&#8217;initiative de la rupture (ah, le réjouissant jeu de massacre de &#8220;Pourquoi des philosophes&#8221; !) mais qui ne se remettra pourtant jamais d&#8217;avoir été si littéralement pris au mot (oh, la belle colère dont je fus témoin le jour où Pierre Bourdieu, qui n&#8217;avait pas le dixième de son talent, se permit d&#8217;insinuer qu&#8217;un &#8220;sociologue&#8221; ne pouvait, sans déroger, débattre avec un &#8220;journaliste&#8221; !).</p>
<p>Il avait des fidélités bizarres, comme pour Branko Lazitch, cet érudit du communisme qui passait pour avoir été proche de Souvarine et dont les méchantes langues disaient qu&#8217;il était devenu son âme damnée &#8211; ainsi de ce colloque de 1983, à Athènes, où il nous avait accompagnés et où il le bombardait de notes plus ou moins fiables sur l&#8217;infiltration du PS français par l&#8217;internationale stalinienne ressuscitée.</p>
<p>Il était l&#8217;ami de ses idées autant que de ses amis comme j&#8217;en eus la preuve &#8211; et cela aussi, je dois m&#8217;en souvenir &#8211; le jour, quelques années plus tard, où, lors d&#8217;un déjeuner trop arrosé au restaurant Allard, rue Saint-André-des-Arts, nous faillîmes nous fâcher sous prétexte que j&#8217;avais préfacé le livre de l&#8217;ancien apôtre de la lutte armée en Italie, Toni Negri.</p>
<p>Il aimait Proust, dont il tutoyait les personnages.</p>
<p>Il aimait la poésie, dont il était une anthologie vivante.</p>
<p>Marseillais de souche et Parisien de fibre, il parlait comme personne de l&#8217;Italie et du Mexique, ses autres patries de coeur.</p>
<p>Il pensait comme les oiseaux chantent &#8211; quand bon lui semblait, à toute heure et, de préférence, le matin tôt.</p>
<p>Il goûtait la bonne chère et les vins, sens et intelligence mêlés, en physiologue et philosophe du goût &#8211; mais il parlait aussi du temps qu&#8217;il a gagné le jour où il a enfin compris que, dans la langouste mayonnaise, c&#8217;est la mayonnaise qu&#8217;il préférait.</p>
<p>Les lecteurs du Point, oô il écrivait depuis vingt ans, gardent le souvenir du maître à penser libéral, de l&#8217;adversaire du josébovisme et de l&#8217;obsession antiaméricaine, du pourfendeur infatigable de toutes les tentations totalitaires. Je me souviens, aussi, du grand vivant, blagueur, facétieux, Normalien de Jules Romains éternellement en quête de son canular ultime &#8211; je me souviens de cet être d&#8217;exception qui aura eu le double génie de la pensée et de la vie.</p>


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		<title>Jean-François Revel, écrivain</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jul 2008 08:28:02 +0000</pubDate>
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Le Monde, le 2 mai 2006
L&#8217;écrivain, journaliste et académicien Jean-François Revel est mort dimanche 30 avril d&#8217;un incident cardiaque au Kremlin-Bicêtre, oô il était hospitalisé depuis deux semaines. Il était âgé de 82 ans.
Jean-François Revel fut un écrivain à facettes, un intellectuel pourvu de tant de métamorphoses que leur dénombrement paraît malaisé. Il [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Par Roger-Pol Droit</em><br />
Le Monde, le 2 mai 2006</p>
<p>L&#8217;écrivain, journaliste et académicien Jean-François Revel est mort dimanche 30 avril d&#8217;un incident cardiaque au Kremlin-Bicêtre, oô il était hospitalisé depuis deux semaines. Il était âgé de 82 ans.</p>
<p>Jean-François Revel fut un écrivain à facettes, un intellectuel pourvu de tant de métamorphoses que leur dénombrement paraît malaisé. Il a traversé en combattant un siècle &#8220;qui a été, au-delà de toute limite connue, celui du vice&#8221;, il a fait de la plume ou du micro des armes acérées, il a goûté aussi l&#8217;existence en connaisseur, comme on hume un grand cru. Cet homme multiple a marqué profondément de son empreinte, cinq décennies durant, le débat public, la vie de l&#8217;édition, celle des journaux. Au premier regard, la pluralité apparente de sa personnalité l&#8217;emporte.</p>
<p>La première silhouette est celle de Jean-François Ricard, son nom d&#8217;état civil. Il naît à Marseille le 19 janvier 1924, et découvre fort tôt la littérature, dans la bibliothèque paternelle. Il en gardera à jamais cette habitude singulière : connaître de première main, découvrir par ses propres forces, se défier des intermédiaires, de la clique des experts intercesseurs. Son indépendance se marque aussi dans ses actes : quand la guerre éclate, le tout jeune homme prend ses distances envers son père. Il entre à la fois en khâgne et dans la Résistance, avec un de ses professeurs pour chef de réseau.</p>
<p>PHILOSOPHE TENTÉ PAR LA BOHÊME</p>
<p>Sous le normalien, agrégé de philosophie, bientôt professeur, perce après-guerre une sorte de nomade, qui se fourvoie un temps chez un gourou, le fameux Gurdjieff, qu&#8217;il jugera vite &#8220;imposteur&#8221; et &#8220;escroc&#8221;. Le philosophe est tenté par la bohème. Il enseigne successivement, en quelques années, en Algérie, au Mexique, en Italie, à Lille, visiblement rétif à l&#8217;idée de devenir un Socrate fonctionnaire. En 1957, à 33 ans, apparaît enfin Jean-François Revel. Sous son pseudonyme de résistant, un pamphlet virulent, <em>Pourquoi des philosophes ?</em>, dénonce le charabia universitaire, brocarde Heidegger et houspille Jacques Lacan. Un polémiste est né, s&#8217;attirant aussitôt de nombreux lecteurs et de nombreux ennemis. Ce n&#8217;est qu&#8217;un début.</p>
<p>Car bientôt Revel, démultiplié, est visible sur tous les fronts, allant de bataille en succès. Editeur, il travaille avec Julliard, Pauvert, Laffont, créant notamment une merveilleuse collection de pamphlets, intitulée &#8220;Libertés&#8221;. Journaliste, il est éditorialiste à L&#8217;Express depuis 1966, magazine dont il prend la direction de 1978 à 1981, avant de se retrouver au Point, où il restera jusqu&#8217;à sa mort. A côté de l&#8217;homme de radio (Europe 1, RTL), commentant l&#8217;actualité à chaud, s&#8217;installe finalement l&#8217;essayiste à succès, avec plusieurs livres importants, véritables phénomènes de librairie.</p>
<p>La série s&#8217;ouvre en 1970, avec <em>Ni Marx ni Jésus</em>, qui met en lumière la cohérence interne et profonde du modèle politique et social américain.</p>
<p>Suivront plusieurs best-sellers, dont La <em>Tentation totalitaire</em> (1976), <em>Comment les démocraties finissent</em> (1983), <em>Le Terrorisme contre la démocratie</em> (1987), jusqu&#8217;au dernier, <em>L&#8217;Obsession antiaméricaine</em> (2002), rédigé juste au lendemain du 11-Septembre. Revel ne cesse d&#8217;y combattre les ignorances et les aveuglements qu&#8217;il juge nuisibles, et de défendre, faits et arguments à l&#8217;appui, les libertés aussi bien économiques que politiques. Sa conviction centrale : libéralisme économique et démocratie politique, en se renforçant l&#8217;un l&#8217;autre, constituent la seule voie possible de progrès social. Ce qui, évidemment, n&#8217;a fait que renforcer l&#8217;hostilité à son égard d&#8217;une bonne partie de la gauche.</p>
<p>Il existe encore bien d&#8217;autres facettes de l&#8217;homme, certaines moins connues. Notamment un critique d&#8217;art, un historien de la philosophie, un sceptique attentif à la spiritualité, publiant avec son fils Matthieu Ricard, scientifique devenu moine bouddhiste, des dialogues exemplaires (<em>Le Moine et le Philosophe</em>, 1997). On ajoutera à la liste, sans la prétendre complète, un gastronome émérite, un mémorialiste à la fois sensible, généreux et colérique (<em>Le Voleur dans la maison vide</em>, 1997), un académicien français, élu le 19 juin 1997 au 24e fauteuil.</p>
<p>Reste à savoir comment cette multitude s&#8217;ordonne sous un dénominateur commun. Comment imaginer l&#8217;unité de ce penseur pluriel, talentueux, ironique, lucide, courageux et somme toute inclassable ? Il se pourrait que la figure de Socrate constituât la bonne réponse.</p>
<p>Ce ne serait pas si surprenant. Ce qui les rapproche, malgré tant de différences ? Cette façon d&#8217;aiguillonner leurs contemporains au nom du vrai, de montrer qu&#8217;une erreur d&#8217;analyse est aussi une faute morale. La chose unique que combattent en permanence, et Socrate, et les différents Jean-François Revel, c&#8217;est l&#8217;erreur de jugement. Leurs vrais ennemis : la pensée qui s&#8217;égare, l&#8217;émotion qui aveugle et fait taire la raison, la croyance qui s&#8217;accroche et submerge l&#8217;entendement, les mots qu&#8217;on prend pour des idées, les illusions qu&#8217;on transforme en objectifs à atteindre. Contre cette pente terrible de l&#8217;esprit, qui engendre les pires impasses, les massacres et les échecs, Revel a continûment lutté, et sur tous les fronts, pour que l&#8217;emportent l&#8217;analyse logique, l&#8217;information objective, la réflexion lucide, le discernement de la réalité.</p>
<p>Ce qui n&#8217;a cessé de l&#8217;indigner et de l&#8217;inquiéter : l&#8217;incorrigible propension des hommes &#8211; même les meilleurs, même les plus intelligents &#8211; à préférer leurs convictions aux leçons des faits et aux conclusions de la logique. Mais les illusions, les idéologies et les aveuglements repoussent constamment, semblables aux têtes d&#8217;une hydre. Alors le philosophe était toujours prêt à combattre, à trancher les surgeons nouveaux. Il savait ce combat sans fin, et pour une part désespéré.</p>
<p>POUR UN VRAI DÉBAT</p>
<p>Assez lucide pour être pessimiste, il gardait à l&#8217;esprit que l&#8217;intelligence ne pèse pas lourd contre les puissances obscures. Mais il persistait à vouloir toujours faire entendre la voix de la raison contre les engouements collectifs et emportements dominants. Au risque d&#8217;être parfois victime, à son tour, de ses partis pris. Pour beaucoup de gens pressés et inattentifs, les positions politiques de Revel se résument au libéralisme pur et dur, à un soutien indéfectible à l&#8217;Amérique, à la critique acerbe de la complicité entre les intellectuels de gauche et le totalitarisme communiste. Ce n&#8217;est pas totalement faux, mais terriblement simpliste. Car l&#8217;essentiel de sa démarche ne consistait pas à se battre &#8220;pour&#8221; l&#8217;économie libérale ou la politique de Bush. Son intervention consistait au contraire à dissiper les erreurs et les fausses critiques, pour laisser place à un vrai débat.</p>
<p>C&#8217;est pourquoi, au lieu de voir en lui un ennemi irréductible, une sorte de réactionnaire épouvantable et crispé, les intellectuels de gauche auraient pu être attentifs à ce qu&#8217;il leur désignait comme pires pièges à éviter pour eux-mêmes : la complaisance envers les criminels révolutionnaires, l&#8217;indulgence envers les dictateurs mieux-disant, la prime au totalitarisme ami. Ce ne n&#8217;est pas exactement ce qu&#8217;ils firent, mais on ne saurait s&#8217;en étonner. Car la vertu n&#8217;est que rarement affaire collective. C&#8217;est avant tout une qualité individuelle.</p>
<p>Dans tous les combats qu&#8217;il a menés, non sans parfois quelque excès de verve, c&#8217;est finalement cette vieille boussole, la vertu, qui conduisait Revel, comme autrefois Socrate.</p>


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		<title>Les leçons de Revel</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jul 2008 08:13:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Administrator</dc:creator>
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&#8220;Rien, Lucilius, ne nous appartient; seul le temps est à nous. Ce bien fugitif et glissant est l&#8217;unique possession que nous ait départie la Nature; et peut nous en chasser qui veut. Telle est la folie des humains qu&#8217;ils se sentent redevables du moindre cadeau peu coûteux qu&#8217;on leur fait, cadeau remplaçable [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Par Denis Jeambar (L&#8217;Express)</em></p>
<p>&#8220;Rien, Lucilius, ne nous appartient; seul le temps est à nous. Ce bien fugitif et glissant est l&#8217;unique possession que nous ait départie la Nature; et peut nous en chasser qui veut. Telle est la folie des humains qu&#8217;ils se sentent redevables du moindre cadeau peu coûteux qu&#8217;on leur fait, cadeau remplaçable en tout cas, mais que personne ne s&#8217;estime redevable du temps qu&#8217;il a reçu en partage, alors que le plus reconnaissant des hommes ne pourrait le rendre.&#8221;</p>
<p>Ces lignes que Sénèque adresse à son disciple mettaient Jean-François Revel en colère contre lui-même, car, écrit-il dans ses Mémoires (1): &#8220;Le plus cruel de mes repentirs vient de mon impuissance, sans cesse croissante, à défendre mon temps contre les pillards extérieurs.&#8221;<br />
La Camarde, cette maraudeuse, vient de lui dérober sa vie. Et notre navire perd l&#8217;une de ses figures de proue. Revel n&#8217;est plus là. La pensée porte le deuil et un gouffre s&#8217;ouvre sous nos pieds. Ils sont si rares, ces hommes qui prennent leur époque à bras-le-corps et n&#8217;ont pas peur de s&#8217;y frotter en refusant de croire que l&#8217;Histoire est à sens unique. Résistant dès l&#8217;âge de 18 ans, il a plus que tout autre compris le seul grand enjeu du XXe siècle: la lutte à mort entre les totalitarismes et la démocratie. S&#8217;il ne devait rester qu&#8217;une leçon de son œuvre, c&#8217;est bien celle-ci, qui le place au-dessus de toutes les classifications politiques dans lesquelles on cherche à l&#8217;enfermer.<br />
Alors qu&#8217;on l&#8217;emprisonnait à droite depuis des années, il aimait à se définir comme socialiste au sens de &#8220;tenant d&#8217;une société de solidarité&#8221; qu&#8217;il voyait se réaliser, surtout, dans les pays capitalistes ayant atteint un certain degré de développement. N&#8217;en déplaise aux récupérateurs de tous ordres, Jean-François Revel, philosophe, écrivain, journaliste, épicurien aussi, surplombait les querelles politiciennes, préoccupé d&#8217;abord de traquer la malhonnêteté intellectuelle, défenseur acharné de la dissidence contre la nuit totalitaire, avocat inlassable de l&#8217;indépendance d&#8217;esprit de chaque individu, pourfendeur de la canaillerie morale et de l&#8217;ignorance qui fait passer des obsessions ou des lubies pour des notions scientifiques. Telle fut sa ligne de conduite à L&#8217;Express, auquel il collabora dès 1966 avant de le diriger de septembre 1978 au printemps 1981, puis de le quitter, victime, comme il l&#8217;a écrit, du &#8220;casse-tête des rapports équitables entre les propriétaires des journaux et les journalistes&#8221;. Eternelle affaire qui, disait-il encore, &#8220;rebondit avec une monotonie d&#8217;autant plus affligeante que ni les uns ni les autres ne sont des saints, que seules guideraient la bonne foi et les exigences du métier&#8221;.</p>
<p>Dans l&#8217;œuvre immense qu&#8217;il laisse, cette remarque d&#8217;Henri Bergson sert de fil rouge: &#8220;L&#8217;avenir de l&#8217;humanité est indéterminé parce qu&#8217;il dépend de nous.&#8221; Ainsi revient-il à chacun de choisir son existence. Dans ses choix, dans ses comportements, dans ses livres, à France-Observateur, à L&#8217;Express, puis dans Le Point de son ami Claude Imbert, Jean-François Revel a toujours pris ses responsabilités et assumé, sans fard, ses points de vue. C&#8217;est à ce titre qu&#8217;il est un modèle pour les journalistes en général et les éditorialistes en particulier. Le chroniqueur, disait-il, fait un métier à hauts risques, car il est condamné à avoir tort ou raison. Il demandait l&#8217;indulgence au lecteur en rappelant ce point essentiel: &#8220;Lorsqu&#8217;on se reporte à une date quelconque du passé, l&#8217;on doit redevenir conscient des multiples possibilités que recelait la situation d&#8217;alors et qui auraient pu s&#8217;accomplir en fonction des variables que les circonstances et les acteurs pouvaient mettre en œuvre (2).&#8221; L&#8217;Histoire, en effet, pose bien des lapins à tous ceux qui croient qu&#8217;elle leur donne des rendez-vous. Elle n&#8217;est, en vérité, qu&#8217;une suite de carrefours dans lesquels nous avons des choix multiples et, s&#8217;il est une grandeur du journaliste, c&#8217;est d&#8217;éviter à ses contemporains de s&#8217;engager dans des voies dangereuses. Certes, Jean-François Revel a commis des erreurs, mais, dans ce siècle d&#8217;ombres que fut le XXe siècle, il a choisi l&#8217;inconfort de la parole libre et ne s&#8217;est jamais laissé piéger par les idéologies tueuses ni les modes. La lucidité est l&#8217;héritage, lourd à porter, qu&#8217;il nous transmet pour que nous ne cessions pas de faire, à l&#8217;image des hommes des Lumières, &#8220;la jonction entre la politique et la vérité, l&#8217;action et la raison, la connaissance et la justice&#8221;.<br />
(1) <a href="http://chezrevel.net/le-voleur-dans-la-maison-vide/">Mémoires. Le voleur dans la maison vide</a>, par Jean-François Revel. Plon.<br />
(2) <a href="http://chezrevel.net/fin-du-siecle-des-ombres/">Fin du siècle des ombres</a>, par Jean-François Revel. Fayard.</p>


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		<title>Revel l&#8217;insoumis</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Jul 2008 08:04:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Administrator</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Par Claude Imbert (Le Point)
Aucun courant ne le détournait de son cap. Contre le fascisme, il paya de sa personne dans la Résistance. Il fut un de nos rarissimes grands dissidents intellectuels à se lever contre le communisme. Il conférait en quatre langues sur tous les continents, adorait la corrida et la bouillabaisse. Jean-François Revel [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p><em>Par Claude Imbert (Le Point)</em></p>
<p>Aucun courant ne le détournait de son cap. Contre le fascisme, il paya de sa personne dans la Résistance. Il fut un de nos rarissimes grands dissidents intellectuels à se lever contre le communisme. Il conférait en quatre langues sur tous les continents, adorait la corrida et la bouillabaisse. Jean-François Revel est mort le 30 avril, à 82 ans.</p>
<p>Il fut mon maître et mon ami. Jean-François Revel était un des esprits les plus fermes et les plus libres de notre époque de pensées conformes. Un insoumis qui n&#8217;allait pas à contre-courant par bravade, mais parce que, nageur puissant et solitaire, aucun courant ne le détournait de son cap. Il n&#8217;aimait pas Descartes, n&#8217;avançait pas masqué, et pourtant il fut, à sa manière, ce &#8220;cavalier marchant d&#8217;un si bon pas&#8221; pour examiner, démontrer et convaincre. Libre de tout, sauf de sa raison et de sa conscience. Souvent, je me fiais plus à lui qu&#8217;à moi.</p>
<p>Au grand théâtre des lettres et de la politique, on le figure en maître d&#8217;armes, une rapière de plume à la main. C&#8217;est d&#8217;ailleurs ainsi que je le découvris dans son deuxième essai où il éventrait tous les clichés qui momifiaient encore l&#8217;Italie. Il enseignait alors à Florence, comme il enseigna en Algérie ou au Mexique. Cette vocation itinérante, cette curiosité exotique, sa vie durant, le maintint aux aguets du monde. Familier des lettres anglaises, espagnoles, italiennes, voyageant et conférant en quatre langues sur tous les continents, écoutant dès potron-minet sa chère BBC, Milan, Madrid et tutti quanti, Jean-François fut, avant l&#8217;heure, le plus mondialisé de notre fratrie.</p>
<p>De son épée de mousquetaire il se pressa de crever les solennités jargonneuses de la secte philosophe, ferraillant contre le marxisme dominateur. Et contre le colonialisme encore épanoui. Mais le plus éminent de ses combats, il le livra contre les deux grandes frénésies du dernier siècle.</p>
<p>Contre le fascisme, il paya, encore étudiant, de sa personne, dans la Résistance. Contre le communisme, il fut un de nos rarissimes grands dissidents intellectuels, alors que le gros des clercs de France, bénis par Sartre, s&#8217;énamourait de Moscou ou de Pékin ! Aujourd&#8217;hui encore, son considérable mérite souffre de déranger, chez l&#8217;intellectuel de gauche et les ex-&#8221;collabos&#8221; de Lénine, l&#8217;oubli commode de ce passé peu glorieux.</p>
<p>Jean-François Revel fut lui-même un de ces &#8220;intellectuels de gauche&#8221;. De ceux du moins qui espérèrent un temps que le socialisme français irait rejoindre la gauche réformiste de nos grands voisins. Mais le Programme commun de Mitterrand avec les communistes lui fut insupportable. Il pressentait la suite où nous mijotons encore : la persistance de &#8220;l&#8217;exception française&#8221; dans le culte du mythe égalitaire. Et notre dépendance au philtre collectiviste.</p>
<p>Son libéralisme éclairé lui fit comprendre et estimer les Etats-Unis &#8211; un exploit dans l&#8217;intelligentsia nationale. Et combattre, chez nous, le cantonnement populiste de l&#8217;antiaméricanisme. Il aimait une France aux frontières ouvertes. Et c&#8217;est en paladin du monde occidental qu&#8217;il ouvrit le dialogue intercontinental avec son fils, Matthieu, éminent bouddhiste. Le mondialiste qu&#8217;il fut avait, une fois encore, une génération d&#8217;avance sur son temps.</p>
<p>Je puis enfin dire ici que Jean-François était, dans le privé, d&#8217;une infinie délicatesse d&#8217;esprit et de coeur. Comme le poète, &#8220;il aimait, le jeu, l&#8217;amour, les livres, la musique, la ville et la campagne&#8230;&#8221;. Sa fabuleuse mémoire convoquait dans un sourire Horace contre les buveurs d&#8217;eau, et Cicéron pour les devoirs impérieux de l&#8217;amitié. Intraitable sur l&#8217;orthodoxie de la bouillabaisse, de la &#8220;pochouse&#8221; et des grands Barolo du vignoble italien. Appliqué, dès le matin, à faire son &#8220;papier&#8221; de turfiste. D&#8217;une rigueur sévillane quant au style des faenas dans les corridas que nous courions de Jerez à Madrid. Autant de précieux ornements d&#8217;un art de vivre qu&#8217;il ne tenait pas pour mineur. Dans ses plaisirs aussi, il voulait du style et des règles.</p>
<p>Son œuvre délivre une magnifique leçon de salubrité intellectuelle et publique. Et sa vie, une leçon de sagesse. Je n&#8217;en dirai pas plus. Tout le reste est chagrin.</p>


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		<title>Préface de &#8220;Pourquoi il faut aimer l&#8217;Amérique&#8221;</title>
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		<pubDate>Tue, 02 Mar 2004 00:00:27 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[ Revel a préfacé le livre de Dinesh D&#8217;Souza, Pourquoi il faut aimer l&#8217;Amérique.



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			<content:encoded><![CDATA[<p> Revel a préfacé le livre de Dinesh D&#8217;Souza, <strong><a href="http://www.amazon.fr/dp/224664531X?tag=chezrevel-21&#038;camp=1414&#038;creative=6410&#038;linkCode=as1&#038;creativeASIN=224664531X&#038;adid=07AHFYX1R8WN3REZTJNP&#038;">Pourquoi il faut aimer l&#8217;Amérique</a></strong>.</p>
<p><iframe src="http://rcm-fr.amazon.fr/e/cm?t=chezrevel-21&#038;o=8&#038;p=8&#038;l=as1&#038;asins=224664531X&#038;fc1=000000&#038;IS2=1&#038;lt1=_blank&#038;lc1=283886&#038;bc1=FFFFFF&#038;bg1=FFFFFF&#038;f=ifr" style="width:120px;height:240px;" scrolling="no" marginwidth="0" marginheight="0" frameborder="0"></iframe></p>


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		<title>Discours de réception de Max Gallo à l&#8217;Académie française</title>
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		<pubDate>Thu, 31 Jan 2008 16:45:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Administrator</dc:creator>
				<category><![CDATA[Académie française]]></category>
		<category><![CDATA[Articles d'autres auteurs]]></category>
		<category><![CDATA[Documents importants]]></category>

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		<description><![CDATA[Discours de Monsieur Max Gallo, élu à l’Académie française, le jeudi 31 janvier 2008, en hommage à son prédécesseur au fauteuil n° 24, Jean-François Revel.
Article sur le site de l&#8217;Académie
Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie,
J&#8217;ai beaucoup écrit et souvent pris la parole.
Trop, ont dit certains, sans que cela n&#8217;interrompe le flux de mots qui m&#8217;a emporté [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p>Discours de Monsieur Max Gallo, élu à l’Académie française, le jeudi 31 janvier 2008, en hommage à son prédécesseur au fauteuil n° 24, Jean-François Revel.</p>
<p><a href="http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_reception/gallo.html">Article sur le site de l&#8217;Académie</a></p>
<p>Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie,<br />
J&#8217;ai beaucoup écrit et souvent pris la parole.<br />
Trop, ont dit certains, sans que cela n&#8217;interrompe le flux de mots qui m&#8217;a emporté depuis l&#8217;adolescence.<br />
Or, j&#8217;ai craint que ce flux, dès que vous m&#8217;avez élu au 24e fauteuil de votre Académie, ne fût tari.<br />
Je savais ce que je voulais vous dire, mais, avait déjà noté Jean-François Revel, mon prédécesseur à ce fauteuil, dans son discours de réception, le 11 juin 1998 :</p>
<p>&#8220;L&#8217;homme ému ne dispose pas d&#8217;une infinité de façons d&#8217;exprimer sa gratitude quand il entre dans votre académie.&#8221;<br />
Quels sont donc les mots justes ?<br />
Ceux qui me viennent de loin.<br />
Car vous avez élu, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, un fils d&#8217;immigrés italiens, originaire de la Gaule cisalpine &#8212; le Piémont et l&#8217;Émilie &#8211; et, longtemps avant moi, d&#8217;autres choisis par vous arrivaient de terres bien plus étrangères.</p>
<p>Car vous avez élu le fils d&#8217;un ouvrier électricien et mon premier diplôme est un certificat d&#8217;aptitude professionnelle de mécanicien-ajusteur.</p>
<p>Vous affirmez ainsi, une nouvelle fois, que votre conception de l&#8217;unité et de l&#8217;identité nationale française, dont votre compagnie reste depuis Richelieu l&#8217;une des expressions majeures, est ouverte.</p>
<p>En m&#8217;élisant, et je mesure avec humilité et gravité l&#8217;honneur que vous m&#8217;accordez, vous m&#8217;invitez à une communio.n solennelle avec la France.</p>
<p>Cependant, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, si, me présentant devant vous, mon trouble est profond, c&#8217;est parce que je succède à Jean-François Revel.<br />
En effet, comme vous, je porte le deuil de cet homme que j&#8217;aimais.</p>
<p>Tout au long de ma vie, Jean-François Revel m&#8217;a tendu la main.<br />
Lorsque, au mois de juin 1968, je lui ai envoyé par la poste le manuscrit d&#8217;un essai sur les événements de Mai, que j&#8217;avais vécus comme professeur d&#8217;histoire à la faculté des lettres de Nice, il a répondu moins d&#8217;une semaine après à l&#8217;anonyme que j&#8217;étais et a publié ce petit texte dans la collection Contestation qu&#8217;il venait de créer.<br />
J&#8217;ai mesuré, dès cette première rencontre, que le goût des idées, le respect de celles des autres, la volonté de les promouvoir si elles lui paraissaient utiles au débat, lui importaient autant que le succès des siennes, parce qu&#8217;il plaçait au-dessus de tout la liberté d&#8217;expression.<br />
Jean-François Revel n&#8217;a cessé dès lors de m&#8217;ouvrir des portes.<br />
Il était de ces amis qui vous aident sans que vous ayez besoin de faire appel à eux.<br />
Avant même que je ne le sollicite, Jean-François Revel comprenait le souhait que je n&#8217;osais exprimer.<br />
Il a ainsi changé le cours de ma vie.<br />
Et lui succéder aujourd&#8217;hui m&#8217;étreint.<br />
En apprenant que je pouvais être candidat à son fauteuil, je dois avouer que j&#8217;y ai vu comme un signe de sa part, une invitation à tenter l&#8217;impossible.</p>
<p>Je sais qu&#8217;il rirait aux éclats de ces propos &#8220;irrationnels&#8221;, mais je me sens tenu de vous faire cet aveu.<br />
Au vrai, je lui dois bien plus que l&#8217;aide spontanée, fraternelle et généreuse qu&#8217;il m&#8217;a apportée, et sans laquelle celui qu&#8217;aucun héritage n&#8217;a initié aux rituels sociaux s&#8217;égare et risque à chaque pas de renoncer ou de dépérir, voire de mourir étouffé par le désespoir, la colère et même la rage.<br />
En fait, au-delà de son attention amicale, ses livres, ses articles, et surtout son indépendance d&#8217;esprit, son courage, sa clairvoyance m&#8217;ont guidé.<br />
J&#8217;ai eu la sensation, en le côtoyant, d&#8217;être à la fois devant un homme bon et rigoureux, ouvert à mes analyses, mais intransigeant dès lors qu&#8217;il s&#8217;agissait de la vérité.<br />
Il frappait alors à coups redoublés.<br />
Il m&#8217;a évité la cécité et la bonne conscience que suscitent les origines modestes lorsqu&#8217;on se vit comme un humilié et un offensé.<br />
Ainsi, durant toute mon enfance, j&#8217;avais écouté avec ravissement ma grand-mère Italina et ma mère Mafalda raconter, dans leur langue d&#8217;Émilie, leur Italie perdue en répétant Amarcord, Amarcord, je me souviens.<br />
Par mon père j&#8217;étais le petit-fils d&#8217;un piquapeira, casseur de pierres piémontais.<br />
J&#8217;étais donc partagé, victime de cette schizophrénie des immigrés, écartelés entre les images d&#8217;un pays qu&#8217;on n&#8217;a pas connu mais qui est la terre des souvenirs familiaux, et les leçons de l&#8217;instituteur républicain et patriote. On ne laissera pas &#8220;germaniser la plaine&#8221;, mais c&#8217;est du côté de Turin et de Parme que votre mémoire familiale vagabonde.</p>
<p>Revel m&#8217;a aidé à explorer cette dichotomie.<br />
Il avait publié en 1958 <i>Pour l&#8217;Italie</i>. Je l&#8217;ai lu. L&#8217;Italie, c&#8217;était donc cela ! Une terre, un peuple, une histoire à aimer, mais aussi, comme en toute nation, une étouffante accumulation de préjugés.<br />
Derrière le décor des Amarcord nostalgiques, grâce à Jean-François Revel, j&#8217;ai découvert la réalité.<br />
De même, alors que mon père, autodidacte, combattant de la Grande Guerre, me hissait sur ses épaules, en 1936, pour que je voie mieux les &#8220;lendemains qui chantent&#8221;, Jean-François Revel, tout au long de son oeuvre, avec sa bienveillante attention et l&#8217;exemple de lucidité intrépide qu&#8217;il donnait, m&#8217;a conduit à comprendre ce siècle, et non plus seulement à me laisser bercer par les émotions et la fraternité des réunio.ns où l&#8217;on chante en choeur l&#8217;espérance et la &#8220;lutte finale&#8221;.<br />
&#8220;Le grand malheur du xxe siècle, écrit Jean-François Revel, ce sera d&#8217;avoir été celui où l&#8217;idéal de la liberté aura été mis au service de la tyrannie, l&#8217;idéal de l&#8217;égalité au service des privilèges, toutes les forces sociales comprises à l&#8217;origine sous le vocable de gauche embrigadées au service de l&#8217;appauvrissement et de l&#8217;asservissement.<br />
&#8220;Cette immense imposture a falsifié tout le siècle en partie par la faute de quelques-uns de ses plus grands intellectuels.&#8221;<br />
Ainsi, c&#8217;est avec Jean-François Revel que j&#8217;ai depuis quarante ans dialogué.<br />
Il n&#8217;imposait pas son point de vue, mais il était comme ces joueurs d&#8217;échecs, les grands maîtres, devant qui l&#8217;on se sent désarmé, que l&#8217;on veut imiter, de qui l&#8217;on veut apprendre et qu&#8217;on ne peut contester qu&#8217;en quittant le jeu, trop exigeant, et en reprenant les parties de belote si rassurantes.</p>
<p>Mais, peu à peu, d&#8217;hésitations en errements, de livre en livre, de chroniques en éditoriaux, j&#8217;ai abandonné les jeux de cartes.<br />
J&#8217;ai écrit comme si Jean-François Revel avait été penché sur mon épaule, compréhensif et impitoyable, approbateur ou déçu, voire accablé, mais toujours amical et affectueux.<br />
Il l&#8217;a été pour moi, et pour tous ceux qui restaient enfoncés ou retombaient dans leurs erreurs. Ainsi son ami Louis Althusser.<br />
Mais il n&#8217;a jamais dérogé à cette règle qu&#8217;il avait faite sienne : &#8220;J&#8217;ai de l&#8217;amitié pour Platon, mais plus encore pour la Vérité.&#8221;<br />
J&#8217;ai donc partagé le jugement qu&#8217;il porte sur le xxe siècle qui, dit-il, &#8220;a surpassé tous les autres dans l&#8217;art et la technique d&#8217;enfermer les hommes et de les exterminer&#8221;.<br />
J&#8217;ai rejeté avec lui et expérimentalement, en étudiant telle ou telle période de notre passé, ces &#8220;lois de l&#8217;Histoire&#8221; qui ne sont que le masque du renoncement à la liberté créatrice de l&#8217;homme.<br />
&#8220;L&#8217;Histoire est un théorème indémontrable&#8221;, écrit Revel dans <i>Le Voleur dans la maison vide</i>.<br />
&#8220;Elle est l&#8217;enfant de notre seule pensée et de notre besoin d&#8217;interrogation, d&#8217;explication, de synthèse.</p>
<p>&#8220;Comment pourrions-nous éprouver ce besoin si l&#8217;Histoire, qu&#8217;elle soit collective ou individuelle, ne pouvait pas à tout instant devenir autre qu&#8217;elle n&#8217;est ? L&#8217;Histoire ne fixe aucun rendez-vous, elle ne pose que des lapins. Seul l&#8217;homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seul il a le pouvoir de s&#8217;y rendre.&#8221;<br />
Revel place donc l&#8217;homme au centre du jeu, c&#8217;est-à-dire face à ses responsabilités individuelles.<br />
C&#8217;est pour les fuir qu&#8217;on prétend que des mécanismes incontrôlables, économiques, sociaux ou politiques, ont le pouvoir de déterminer notre destin.<br />
Nous sommes libres. Nous sommes comptables de notre vie. Notre volonté est le ressort du monde.<br />
Instruit par Jean-François Revel, la seule loi de l&#8217;Histoire que je reconnaisse aujourd&#8217;hui est celle de la surprise, qui renvoie à notre indestructible liberté.<br />
On comprendra, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, que je ne me livre pas ici, en prononçant l&#8217;éloge de Jean-François Revel, à un exercice convenu.<br />
Comment d&#8217;ailleurs dresser le portrait &#8220;académique&#8221; d&#8217;un homme, philosophe, éditeur, pamphlétaire, éditorialiste, mémorialiste, écrivain de haute lignée, qui caresse, dévore, boit la vie ?<br />
Qui, jeune lycéen &#8212; &#8220;lecteur précoce&#8221; des livres et des corps &#8211;, rédige ses dissertations, le jeudi après-midi, dans le salon-bar d&#8217;un lupanar de Marseille ?<br />
Qui établit avec l&#8217;Autre, quel que soit son statut social, ce rapport d&#8217;égalité, de liberté qui est la vraie forme du respect d&#8217;autrui.</p>
<p>Et qu&#8217;hommage soit ici rendu à ses épouses, à ses enfants, que la personnalité de Jean-François Revel n&#8217;a jamais empêchés d&#8217;être, eux-mêmes, des personnes libres dans leur vie.<br />
C&#8217;est son fils Matthieu qui, après des études de biologie, devient moine bouddhiste. Il dialogue avec son père, le philosophe athée, et on a le sentiment que Jean-François Revel s&#8217;interroge, au plus profond de lui, sur la signification de la foi, de la transcendance.<br />
C&#8217;est Claude Sarraute qui, fidèle à la volonté de Jean-François Revel de prolonger, par-delà la mort, la rencontre avec les autres, sans préalable, vient de léguer toutes les archives de son époux au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.<br />
Ce don, ces archives, ces matériaux d&#8217;une pensée sont des semences nécessaires.<br />
Car ce que Jean-François Revel transmet, inocule à ceux qui l&#8217;ont approché, lu, c&#8217;est le désir de liberté.<br />
Et sa vie l&#8217;illustre.<br />
Il constate, évoquant les croyances de ses enfants, et l&#8217;on devine son étonnement malicieux qu&#8217;un rire doit conclure, comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une farce ou d&#8217;une blague : &#8220;Moi, l&#8217;ancien élève des Jésuites, devenu athée, moi, disciple de Voltaire, animé depuis ma dix-huitième année de cet agnosticisme virulent que sait susciter la Compagnie de Jésus, je me retrouvais avec une fille orthodoxe grecque, un fils bouddhiste tibétain et un autre fils juif !&#8221;<br />
Et il ajoute, en vieux &#8220;jésuite voltairien&#8221;, comme il se qualifie : &#8220;L&#8217;indifférence avait depuis quelques années atténué, puis exténué mon anticléricalisme. Le danger, au fond, ce n&#8217;est pas le clergé, mais la religion.&#8221;<br />
Décidément l&#8217;éloge académique et consensuel est impossible à propos de Jean-François Revel.</p>
<p>La vie est là, imprévisible, entre drame, paradoxe et facétie, non seulement dans les joutes intellectuelles, dans les combats politiques, dans le courage du polémiste, dans la rigueur du penseur, le travail solitaire de l&#8217;écrivain et le retour sur soi du mémorialiste, mais aussi &#8212; voilà l&#8217;inattendu ! &#8212; sur le champ de courses de Longchamp !<br />
Car Revel aime parier. Mais il n&#8217;est pas qu&#8217;un simple joueur : &#8220;Je suis de ceux, dit-il, qu&#8217;un trotteur attelé à un sulky et multipliant les battues en changeant de vitesse transporte par le rêve au flanc des vases grecs.&#8221;<br />
On retrouve toujours, à l&#8217;oeuvre chez lui, cette dialectique entre la jouissance, le plaisir, le jeu &#8212; faut-il oser nommer &#8220;la Chair&#8221; ? &#8212; et le savoir, la culture &#8212; faut-il dire &#8220;l&#8217;Esprit&#8221; ?<br />
Jean-François Revel a retrouvé cette unité perdue, un instant réalisée au cours de l&#8217;histoire humaine dans la sagesse de certains philosophes grecs.<br />
Jean-François Revel est leur héritier.<br />
Il est un homme de la Méditerranée, de Marseille, la cité phocéenne, mais aussi de l&#8217;Italie et de l&#8217;Espagne.<br />
&#8220;Ainsi, l&#8217;italianité, dit-il, me colla sans cesse davantage au coeur de l&#8217;intellect, comme l&#8217;hispanité d&#8217;ailleurs, celle-ci sous sa double incarnation, européenne et latino-américaine.&#8221;<br />
On ne s&#8217;étonnera pas, avec de telles affinités, de l&#8217;unio.n entre le festin et la parole &#8212; la chair et l&#8217;esprit &#8212; qu&#8217;est sa vie.<br />
Il magnifie cette osmose dans cette Histoire littéraire de la sensibilité gastronomique de l&#8217;Antiquité à nos jours, qu&#8217;il intitule précisément <i>Un festin en paroles</i>.</p>
<p>&#8220;La sublimation par le langage, dit-il, est un facteur constitutif de la fête.&#8221;<br />
Revel prolonge Brillat-Savarin, selon qui &#8220;l&#8217;homme d&#8217;esprit seul sait manger&#8221;, en affirmant que l&#8217;homme de culture seul sait boire.<br />
&#8220;Le vin, écrit Revel, est associé à l&#8217;amour et au manque d&#8217;amour, il accompagne la joie et la tristesse, le succès et l&#8217;échec, il préside à l&#8217;amitié, il imprègne profondément la culture de l&#8217;esprit, le négoce, la guerre et la paix, le repos du travailleur.<br />
&#8220;Ne plus boire de vin, dans certaines civilisations, c&#8217;est quasiment devoir renoncer à penser, et les implications sociales, sentimentales et morales du vin font qu&#8217;il crée un réseau d&#8217;habitudes débordant largement le besoin d&#8217;alcool proprement dit.&#8221;<br />
Jean-François Revel fut, avec panache, de cette civilisation-là, et il a pu conclure que &#8220;depuis trois mille ans, l&#8217;Europe méditerranéenne est bien moins une aire géographique plantée de vignes qu&#8217;un territoire suspendu à un vignoble&#8221;.<br />
Il y a un &#8220;esprit du vin&#8221;, et chaque jour Revel fut l&#8217;homme d&#8217;un festin en paroles où il le célébra en même temps que l&#8217;amitié.<br />
Nombreux ici furent ses convives et certains parmi vous, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, ont fait sa connaissance il y a plus d&#8217;un demi-siècle.<br />
Ainsi, quand on parle de Jean-François Revel, c&#8217;est un portrait avec groupe qu&#8217;il faut peindre. Je ne peux nommer tous ses commensaux. Je choisirai quelques-uns de ceux qui n&#8217;ont jamais siégé sous la Coupole : André Breton et Luis Bunuel, Mario Vargas Llosa et Octavio Paz, Simon Leys et Branko Lazitch, Louis Althusser, Olivier Todd et Claude Imbert, Vladimir Boukovski et Indro Montanelli.<br />
En fait, c&#8217;est tout le siècle intellectuel qu&#8217;il faudrait convoquer, de Raymond Aron à André Fermigier, et je ne veux pas choisir parmi les intellectuels américains les plus prestigieux qui furent ses amis et ses correspondants.</p>
<p>Les amitiés de Revel en font le descendant direct de ces philosophes des Lumières, pour qui n&#8217;existaient que les frontières intellectuelles et morales qui les séparaient des dévots et de leurs cabales, mais qui avaient pour première patrie l&#8217;humanité tout entière.<br />
Comme eux, Jean-François Revel le polyglotte était un cosmopolite. Il avait vécu en Algérie, au Mexique, en Italie, aux États-Unis, et parcouru la plupart des continents.<br />
Il avait donné des dizaines de conférences, publié des centaines d&#8217;articles. Ses livres avaient été des succès mondiaux. Et, chaque jour, il nourrissait sa réflexion en dévorant les quotidiens de plusieurs pays.<br />
Mais cet homme ouvert au monde demeurait enraciné dans sa civilisation, on pourrait presque dire son terroir.<br />
Né Ricard, à Marseille en 1924, il avait choisi pour pseudonyme, en 1957, Revel. C&#8217;était là le nom d&#8217;un restaurant de la rue de Montpensier, en face des domiciles de Jean Cocteau et d&#8217;Emmanuel Berl, dont le chef, aux dires de Jean-François, cuisinait une &#8220;daube irréfutable&#8221;.<br />
Énoncé étonnant !<br />
Il confirmerait, s&#8217;il en était besoin, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, que Jean-François Revel, accueilli sous la Coupole par le discours fraternel et magistral de Marc Fumaroli, Revel qui fut heureux d&#8217;être parmi vous membre actif et attentif de votre commission du Dictionnaire, restait capable de toutes les audaces, de toutes les transgressions.<br />
Il était, comme il aimait à le rappeler, &#8220;l&#8217;homme de toutes les marges&#8221;, et, de ce fait, indépendant ; au coeur des affrontements intellectuels et politiques de la Cité, il chargeait ses adversaires avec la furia francese d&#8217;un polémiste incomparable.<br />
Lucide, sincère, il n&#8217;hésite pas à reconnaître &#8212; dans la préface à une réédition de <i>Pour l&#8217;Italie</i>, en 1976 &#8212; que, dans l&#8217;âpreté des joutes, il a cédé à la colère et usé de toutes les armes.</p>
<p>&#8220;Mais peut-être, note-t-il, une certaine vérité n&#8217;est-elle atteinte que lorsque le tireur est assez peu regardant sur le choix des flèches.&#8221;<br />
Et il précise que &#8220;les intuitions justes ont parfois pour véhicules des affirmations insensées&#8221;.<br />
On conteste ce mot de Jean-François Revel. Car ce n&#8217;est pas de déraison qu&#8217;il s&#8217;agit, mais bien de la révolte de la raison d&#8217;un homme qui refuse d&#8217;accepter la règle du mensonge.<br />
&#8220;Quand, dit-il, dans un pays, une civilisation, un individu, un groupe social, une école littéraire ou artistique, un journal, un parti, une religion s&#8217;adonnent à des pratiques intellectuelles ou morales en opposition complète ou partielle avec leurs principes ou avec leur réputation, alors la concession dont je suis incapable, c&#8217;est de m&#8217;abstenir de le constater et c&#8217;est d&#8217;édulcorer les termes dans lesquels s&#8217;exprime mon constat.<br />
Les mots, les phrases, les images, les épigrammes surgissent et s&#8217;organisent alors dans ma tête quasiment malgré moi&#8230;&#8221;<br />
Ce &#8220;malgré moi&#8221; de Revel est l&#8217;aveu de la force irrépressible de la vérité, de la nécessité de la dire, de la crier et d&#8217;agir, parfois au péril de sa vie &#8212; tel aura été son engagement dans la Résistance.<br />
Cela aura supposé aussi la capacité d&#8217;affronter, pour chacun de ses livres, chacun de ses textes, l&#8217;incompréhension et souvent la bassesse et la calomnie.<br />
Mais Revel ne peut se taire. C&#8217;est ce qu&#8217;on appelle le courage, spontané et instinctif.<br />
&#8220;Je suis envahi, écrit Revel, impressionné (au sens d&#8217;une pellicule photographique) par la manifestation de cette évidence, fréquente sinon constante : l&#8217;humanité agit dans la réalité selon une norme qui est le contraire de celle qu&#8217;elle affiche et professe dans ses idéaux.</p>
<p>&#8220;En écrivant, je me borne à rapprocher la réalité effective de la réalité fictive, et leur contact provoque en général une explosion.&#8221;<br />
Cette exigence intellectuelle est d&#8217;abord une morale ; Revel ne transige pas avec le mensonge. Il le traque. Il le montre. Il l&#8217;attaque. Et s&#8217;il parle fort, c&#8217;est parce que, dit-il, &#8220;devant certaines surdités volontaires, il faut travailler à l&#8217;explosif&#8221;.<br />
Je dois confesser, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, que j&#8217;ai été malmené, choqué, renversé par certaines de ces déflagrations.<br />
Jean-François Revel avait pris pour cibles de Gaulle, Malraux, Claudel, Péguy, Aragon, d&#8217;autres moins illustres mais qui étaient &#8212; et sont encore &#8212; de mes amis.<br />
Il opérait sans anesthésie, avec l&#8217;assurance, la main ferme de celui qui ne se soucie ni des puissants, ni des modes, ni des conventions ou du conformisme.<br />
Ses interventions contre des hommes que je révérais, qui m&#8217;avaient enthousiasmé, me laissaient pantelant.<br />
Mais, après le choc opératoire, j&#8217;étais contraint de reconnaître qu&#8217;il avait porté le fer là où il fallait, et crevé des abcès que la complaisance, la prudence, l&#8217;aveuglement rassurant, l&#8217;admiration béate dissimulaient.<br />
Revel obligeait à regarder, à mettre en cause ses certitudes, à rompre avec les idées reçues.<br />
Si l&#8217;on voulait contester son diagnostic, il fallait trouver des arguments qui ne pouvaient plus être d&#8217;autorité, mais fondés sur une analyse et des raisonnements aussi pertinents que les siens.</p>
<p>La présence de Jean-François Revel dans le débat obligeait chacun de ses contradicteurs soit à fuir, soit à se murer dans le mensonge ou l&#8217;illusion, soit à calomnier faute de pouvoir répondre.<br />
Dès lors, d&#8217;une confrontation avec Jean-François Revel on sortait, si on avait tenté d&#8217;être aussi rigoureux que lui, défait le plus souvent, mais enrichi par une polémique aussi exigeante.<br />
On était contraint de l&#8217;écouter, de reconnaître la justesse de ses critiques quand il stigmatisait, par exemple, &#8220;la grandiloquence chevrotante et l&#8217;emphase creuse de rhéteurs prétentieux qui ne faisaient qu&#8217;encourager notre penchant national pour le verbiage historico-mondial de deuxième main et pour la vulgarisation ampoulée aux déclamatoires prétentions métaphysiques ; et ces patenôtres pâteuses, jalonnées de rapprochements vertigineux et d&#8217;enjambements racoleurs, flattaient malheureusement le public ivre de mots en lui communiquant l&#8217;illusion d&#8217;accéder aux cimes d&#8217;une critique visionnaire et transcendante, dédaigneuse du détail mesquin et de la sordide exactitude&#8221;.<br />
Ici Élie Faure et André Malraux sont mis en cause.<br />
Mais, avec la même verve pamphlétaire, il condamnera Aragon, ses poses, dira-t-il, de cabot mélodramatique, ses vers de mirliton qui font de lui un fabricant de faux meubles anciens.<br />
Il n&#8217;épargne pas davantage Paul Claudel qui &#8220;braille&#8221;, &#8220;hurle&#8221; : &#8220;Sa grandiloquence me semble une esthétique creuse, c&#8217;est l&#8217;antipoésie par excellence.&#8221;<br />
Et lorsque Revel compose Une anthologie de la poésie française, il en exclut Aragon aussi bien que Claudel et Péguy.<br />
Qu&#8217;on ne prétende pas, comme certains, que Revel n&#8217;a pas la tête épique. Il cite plusieurs poèmes de Hugo où gronde et crie l&#8217;histoire : &#8220;On n&#8217;avait pas de pain et on allait pieds nus&#8221; et &#8220;Ces femmes qu&#8217;on envoie aux lointaines Bastilles : Peuple, ce sont tes soeurs, tes mères et tes filles&#8230;&#8221;<br />
Ce n&#8217;est pas la grandeur que récuse et rejette Revel, c&#8217;est sa caricature.</p>
<p>Il aime le marbre, pas le stuc.<br />
Par ses explosions de colère, il veut briser le silence respectueux, le conformisme et l&#8217;unanimité qui suspendent tout jugement.<br />
Il choque, il me heurte parfois, mais c&#8217;est d&#8217;abord pour contraindre chacun à prendre position, à sortir du choeur des bien-pensants, des satisfaits.<br />
Il invite à s&#8217;interroger en esprit libre, quitte ensuite, examen effectué, à se laisser à nouveau emporter par les envolées de Malraux et les vers de Péguy, de Claudel et d&#8217;Aragon et à continuer d&#8217;admirer de Gaulle, l&#8217;écrivain et le politique.<br />
Ce que je fais.<br />
Mais, dans ses diatribes, Jean-François Revel n&#8217;exprime pas seulement le besoin de crier ce qu&#8217;il ressent, de manière d&#8217;autant plus déterminée qu&#8217;il choisit de heurter pour se faire entendre, parce qu&#8217;il est seul contre l&#8217;opinion commune. Il renoue en fait avec une tradition française, celle de la vigueur voltairienne, indignée, accusatrice, n&#8217;épargnant pas les moeurs nationales.<br />
J&#8217;ai relu <i>Le Discours aux Welches</i>, puisque c&#8217;est par ce sobriquet que Voltaire désigne ces Français, ces Gaulois narcissiques et prétentieux. Et il m&#8217;a semblé entendre Jean-François Revel se moquant de notre vanité.<br />
&#8220;Depuis le temps que la culture française rayonne, je me demande comment l&#8217;humanité entière n&#8217;est pas morte d&#8217;insolation&#8221;, s&#8217;étonne-t-il.</p>
<p>Et Voltaire s&#8217;interroge : &#8220;Ô premier peuple du monde, quand serez-vous raisonnable ?&#8221; Et il dresse la liste de nos défauts, de nos réticences à adopter ce que d&#8217;autres nations ont accepté avec profit.<br />
Voltaire fut accusé d&#8217;avoir écrit &#8220;une odieuse satire contre la nation&#8221;. Et de même certains ont mis en cause Revel, l&#8217;iconoclaste, qui a osé critiquer le style du Général et celui de Malraux.<br />
En fait, dans la lignée voltairienne, Revel ne critique les Welches que par amour de cette France pour laquelle il a combattu.<br />
Pour contraindre la nation à voir ses faiblesses, à en finir avec les complaisances, la fatuité, les iniquités, voire, en 1760 comme en 1960, avec l&#8217;usage de la torture.<br />
Et c&#8217;est pourquoi Revel signe, pendant la guerre d&#8217;Algérie, <i>Le Manifeste des 121</i> pour le droit à l&#8217;insoumission.<br />
En patriote intransigeant, il veut la France lucide et irréprochable aussi bien dans l&#8217;ordre politique et judiciaire que dans l&#8217;ordre intellectuel.<br />
Il est d&#8217;autant plus impitoyable que son information, son érudition cosmopolites lui donnent ce qu&#8217;il appelle un &#8220;regard multilatéral&#8221; sur le monde et la France.</p>
<p>Et qu&#8217;il se refuse à l&#8217;autocensure, qu&#8217;il combat toutes les limitations à la liberté d&#8217;expression.<br />
Ce qui implique aussi une défense de la langue, une manière d&#8217;écrire limpide.<br />
Pour lui, la clarté, la rigueur, le refus des envolées prétendument poétiques, des obscurités ou des préciosités, prétentieusement qualifiées de &#8220;beau style&#8221;, sont les conditions d&#8217;une pensée capable de comprendre et de faire comprendre.<br />
Ce que Jean-François démasque chez les faux grands poètes, les historiens de l&#8217;art qui cachent leur ignorance sous les déclamations, les politiciens emphatiques, c&#8217;est le trucage, le mensonge dont la forme achevée est l&#8217;idéologie, cette imposture érigée en système.<br />
Voilà son adversaire principal !<br />
&#8220;Qu&#8217;est-ce que l&#8217;idéologie ?&#8221; s&#8217;interroge-t-il ici même, lors de sa réception, Mesdames et Messieurs, dans votre Académie.<br />
&#8220;C&#8217;est une construction a priori, élaborée en amont et au mépris des faits et des droits, c&#8217;est le contraire à la fois de la science et de la philosophie, de la religion et de la morale.<br />
&#8220;L&#8217;idéologie n&#8217;est pas la science pour laquelle elle a voulu se faire passer ; ni la morale dont elle a cru détenir les clés et pouvoir s&#8217;arroger le monopole tout en s&#8217;acharnant à en détruire la source et la condition : le libre-arbitre individuel ; l&#8217;idéologie n&#8217;est pas la religion à laquelle on l&#8217;a souvent comparée.&#8221;<br />
Et lui qui ne cède jamais à l&#8217;apitoiement ajoute : &#8220;Nous autres, pauvres hommes du xxe siècle, avons subi l&#8217;âge de fer des idéologies.&#8221;</p>
<p>Il s&#8217;est dressé contre elles dès les années quarante.<br />
Il a seize ans quand la nation est brisée par l&#8217;&#8221;étrange défaite&#8221; qui livre le pays aux nazis.<br />
Il vit à Marseille, alors située en &#8220;zone libre&#8221;.<br />
Cet élève des Jésuites, dont le père accepte et soutient le régime de Vichy, choisit la Résistance.<br />
D&#8217;abord à Lyon où il prépare le concours d&#8217;entrée à l&#8217;École normale supérieure, puis à Paris après y avoir été reçu.<br />
Sa Résistance n&#8217;est pas un &#8220;drôle de jeu&#8221;.<br />
Il risque chaque jour sa vie.<br />
Années cruciales où se conjuguent en lui &#8220;la tension due à la charge de travail des examens et concours, avec l&#8217;anxiété secrétée en permanence par la tragédie sanglante, par la hantise d&#8217;une mort pure et simple de notre civilisation&#8221;.<br />
La défendre, voilà le sens de son engagement.</p>
<p>Il a choisi la vérité contre le mensonge. Il se bat pour &#8220;une certaine idée de la France&#8221;.<br />
Ce sont ces années qui vont orienter toute sa vie.<br />
Non qu&#8217;il utilise sa Résistance comme un &#8220;marchepied&#8221; pour accéder à une carrière politique, journalistique ou administrative.<br />
Son héroïsme ne lui aura servi qu&#8217;à obtenir la libération de son père, emprisonné à Marseille pour avoir affiché ses sympathies et son engagement collaborationnistes.<br />
Cette période est donc celle des premières ruptures.<br />
Avec le père, avec l&#8217;ordre imposé, avec le conformisme.<br />
Le choix de la Résistance au péril de sa vie est découverte de soi, de ce dont on est capable.<br />
C&#8217;est la cristallisation définitive de ce que l&#8217;enfance et l&#8217;adolescence ont apporté de meilleur. L&#8217;habitude de se forger seul son jugement par le recours aux textes et non aux commentaires.<br />
Il s&#8217;approvisionne, dit-il, &#8220;à d&#8217;autres sources intellectuelles que celles où les Jésuites amenaient leurs brebis se désaltérer&#8221;.</p>
<p>Il lit les <i>Essais</i> de Montaigne.<br />
Il confie qu&#8217;il acquiert la conviction, &#8220;aux alentours de la douzième année, qu&#8217;on ne parvient à la culture que par des voies obliques&#8221;.<br />
C&#8217;est ainsi qu&#8217;on se trempe le caractère, qu&#8217;on s&#8217;éprouve, qu&#8217;on prend confiance en soi.<br />
On a été reçu en 1943, dès la première tentative, à l&#8217;École normale supérieure. On a mis sa vie en jeu pour sauver une forme de civilisation contre les erreurs et les aveuglements du père.<br />
On a survécu et on a vaincu.<br />
On se sent indestructible.<br />
Mieux : on ne cherche pas hors de soi des modèles, des certitudes. On les puise dans son être.</p>
<p>Et d&#8217;avoir traversé la tragédie, d&#8217;avoir été plongé à chaque instant, chaque jour, dans l&#8217;inattendu, d&#8217;avoir été confronté à l&#8217;évènement fait naître le besoin d&#8217;échapper aux répétitions, aux hiérarchies, au prévisible.<br />
Dans ces conditions, on ne peut être d&#8217;abord un raisonneur.<br />
&#8220;Je crois être un intuitif, dit Revel, je vois avant d&#8217;induire et de déduire.&#8221;<br />
On croit à la liberté.<br />
&#8220;Chaque homme, affirme Revel, dispose en lui de plusieurs jeux de cartes. Il conduit simultanément plusieurs parties, les unes privées, voire dérisoires, les autres capitales pour son destin ou celui d&#8217;une cause, voire pour la fameuse Histoire ; d&#8217;autres, enfin, jouées par amour d&#8217;un art, d&#8217;un être ou d&#8217;une simple distraction.&#8221;<br />
Écrivant ces lignes, Revel évoque sa vie durant l&#8217;hiver 1943-44.<br />
Elle est une &#8220;succession de rendez-vous, jour après jour, tantôt dans des cafés qui changeaient naturellement tout le temps, tantôt dans des appartements glacés que nous prêtaient des sympathisants&#8221;.<br />
À chaque carrefour, chaque fois qu&#8217;on pousse une porte, on peut rencontrer la mort.<br />
Mais la vie rebondit. Une manière d&#8217;exister prend naissance.</p>
<p>&#8220;Je n&#8217;ai jamais pu me contraindre à ce que ma vie se réduisît à une seule vie, confie Revel.<br />
&#8220;Je n&#8217;ai pas cessé d&#8217;être en plusieurs lieux matériels et moraux à la fois.<br />
&#8220;Je l&#8217;ai fait non par calcul ou par duplicité, mais par inclination spontanée à fuir la monotonie.&#8221;<br />
Mais il s&#8217;agit de bien plus qu&#8217;un simple goût pour ce que Jean-François Revel appelle &#8220;la caracole&#8221;.<br />
Et c&#8217;est encore une fois devant vous, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, que, faisant l&#8217;éloge de son prédécesseur, Étienne Wolff, Revel a dressé son autoportrait.<br />
Quel biographe n&#8217;est pas l&#8217;auteur plus ou moins conscient d&#8217;une autobiographie, sa vie rêvée ?<br />
Revel va ainsi révéler l&#8217;essentiel de ce qui s&#8217;est dessiné dans les premières années de la vie.<br />
C&#8217;est à ce moment-là qu&#8217;il devient celui qui refuse d&#8217;être un simple rouage de la machinerie humaine, mais qui veut au contraire affirmer sa liberté, son originalité :<br />
Il écrit : &#8220;On n&#8217;est jamais original que parce qu&#8217;on ne peut pas s&#8217;empêcher de l&#8217;être. L&#8217;originalité suppose l&#8217;incapacité de penser, dire ou faire autre chose que ce qui semble juste et vrai, parce que l&#8217;on est incurablement réfractaire aux mimétismes, infléchissements et métamorphoses que suggérait une adaptation sans conviction aux circonstances ou aux interlocuteurs. L&#8217;originalité repose sur une forme d&#8217;ingénuité, même chez une vaste intelligence.&#8221;</p>
<p>Comment un tel jeune homme de vingt et un ans pourrait-il, en 1945, quand, dit-il, &#8220;le couvercle de souffrance et d&#8217;angoisse s&#8217;envole&#8221;, choisir la voie tranquille d&#8217;une carrière &#8220;normale&#8221;, universitaire, à laquelle sa réussite au concours de l&#8217;École normale le destinait ?<br />
Comment, alors qu&#8217;il vient de vivre dans la tension épuisante et stimulante de ces années de guerre, &#8220;immoler&#8221; sa vie dans la préparation de l&#8217;agrégation, puis dans l&#8217;écriture contrainte d&#8217;une thèse ?<br />
&#8220;Réfractaire à ce calvaire d&#8217;ennui, dit-il, et trop affamé de la vraie vie, je commençai à dévier dès le début de 1945&#8230; J&#8217;explosai, tel le poisson des grandes profondeurs amené à la surface de la mer.&#8221;<br />
&#8220;Ces années d&#8217;escapade&#8221;, entre 1945 et 1950, durant lesquelles Revel &#8220;détruit et piétine&#8221;, selon ses propres termes, sa carrière universitaire (il ne passera l&#8217;agrégation qu&#8217;en 1956, à 32 ans), sont des années d&#8217;une importance tout aussi capitale que celles de la Résistance.<br />
Il s&#8217;élance avec la même fougue dans cette nouvelle vie, mariage, paternité, fruits de la sincérité et de l&#8217;amour, bohème, incertitudes, voyages et exploration du monde, Algérie, Égypte, Mexique, bientôt Florence et l&#8217;Italie. Et surtout, découverte des abîmes qui peuvent s&#8217;ouvrir en soi lorsqu&#8217;il succombe à la fascination d&#8217;un gourou, Gurdjieff.<br />
Mais de ses voyages, de ses errances, que de profits !<br />
Revel s&#8217;immerge dans la civilisation mexicaine. Il écrit ses premiers textes d&#8217;analyse politique et sociale en révélant la duplicité du Parti révolutionnaire institutionnel qui gouverne à Mexico.<br />
Après l&#8217;oppression de l&#8217;idéologie nazie, voici le mensonge, la corruption qui gangrènent la démocratie, devenue simple paravent d&#8217;une autre forme de domination.<br />
Il ne l&#8217;oubliera pas. Il redoutera pour la France une évolution &#8220;à la mexicaine&#8221;.</p>
<p>La période Gurdjieff lui a fait mesurer sur son &#8220;propre cas, dit-il, l&#8217;aptitude des hommes à se persuader de la vérité de n&#8217;importe quelle théorie, de bâtir dans leur tête un attirail justificatif de n&#8217;importe quel système, fût-ce le plus extravagant, sans que l&#8217;intelligence et la culture puissent entraver cette intoxication idéologique&#8221;.<br />
Le voici armé pour combattre &#8220;l&#8217;envoûtement totalitaire qui peut plonger dans la nuit temporaire ou définitive des esprits supérieurs aussi bien que des abrutis, et des consciences honnêtes autant que des scélérats&#8221;.<br />
Revel, qui a rejeté le nazisme, refusé la servitude volontaire, ne succombera pas à la fascination du communisme.<br />
Il est immunisé contre <i>La Tentation totalitaire</i>. L&#8217;essai qu&#8217;il publiera sous ce titre en 1976 et qui fera de lui, avec Raymond Aron, l&#8217;un des quelques intellectuels échappant au marxisme, prend sa source dans ses expériences personnelles des années quarante-cinquante.<br />
Sa vie est un exemplaire roman de formation.<br />
Il a vécu au Mexique. Il vit à Florence. Il y devient expert en histoire de l&#8217;art et, plus tard, il fera connaître les travaux décisifs des historiens étrangers de la peinture ignorés du public français.<br />
Il écrit. Un roman, en 1957 : <i>Histoire de Flore</i>, son premier livre, mais surtout quatre ouvrages qui, entre 1957 et 1962, marquent d&#8217;abord sa rupture avec la philosophie telle qu&#8217;elle règne en Sorbonne et à Saint-Germain-des-Prés.</p>
<p>Dans <i>Pourquoi des philosophes</i> (1957) et <i>La Cabale des dévots</i> (1962), il condamne une philosophie soucieuse seulement de ses propres systèmes, coupée de la science et ayant abandonné son territoire propre, la morale et l&#8217;art de vivre.<br />
Elle ne produit plus que de l&#8217;idéologie : &#8220;la funeste invention de la face noire de notre esprit qui a tant coûté à l&#8217;espèce humaine&#8221;.<br />
Avec de tels livres qui obtiennent une vaste audience, on se coupe du milieu philosophique officiel.<br />
Et comme, avec <i>Pour l&#8217;Italie</i> (1958) et son essai <i>Sur Proust</i> (1960), il bouscule à nouveau les idées reçues, il devient la cible de tous les conformistes. Et de ceux, innombrables, qui ne supportent pas le succès d&#8217;autrui.</p>
<p>Il ne lui reste plus qu&#8217;à ridiculiser <i>Le Style du Général</i> (1959) pour apparaître comme un pamphlétaire par qui le scandale arrive.<br />
On lui concède le talent du provocateur, mais on le récuse comme philosophe ou même comme intellectuel digne d&#8217;être lu et discuté avec sérieux.<br />
Revel est bien l&#8217;homme de toutes les marges, ayant réussi à imposer sa personnalité, le style et la pensée Revel, mais il est sans illusion sur ce que signifie la célébrité : &#8220;Cette indication quantitative et non qualitative, c&#8217;est une grandeur, ce n&#8217;est pas une valeur&#8230; c&#8217;est un désir de dupe.&#8221;<br />
Au vrai, il est différent parce qu&#8217;il a échappé, en vivant à l&#8217;étranger, à son milieu culturel d&#8217;origine.<br />
&#8220;Mon regimbement éclectique m&#8217;a épargné l&#8217;orthodoxie, analyse-t-il. Je ne devins pas le jeune professeur de philosophie modèle, doublé de l&#8217;intellectuel parisien typique des années cinquante, flatté de voir paraître une chronique de sa plume dans Les Temps modernes et juché avec une béate componction sur les trois colonnes de la vulgate du moment : l&#8217;existentialisme, la psychanalyse, le marxisme.&#8221;<br />
Il n&#8217;a pas participé à la &#8220;bigoterie parisienne&#8221;.<br />
&#8220;Je tâchai toujours, dit-il, d&#8217;écrire mes livres pour moi seul, collé à une source située en moi seul, dans l&#8217;état bienheureux d&#8217;une apesanteur sociale.&#8221;</p>
<p>S&#8217;il fallait, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, une définition de l&#8217;écrivain, il me semble que Jean-François Revel vient de nous la donner.<br />
Mais avec le temps, ajoute-t-il, &#8220;cette innocence me devint de moins en moins accessible&#8221;.<br />
Il est, autour des années 1965, un quadragénaire au physique de lutteur, au visage carré, à la nuque épaisse, au regard perçant, et l&#8217;un des acteurs majeurs du débat intellectuel et politique.<br />
Chroniqueur, éditorialiste, essayiste, éditeur, pamphlétaire, il critique le présidentialisme à la française, regrette la fin de l&#8217;opposition au gaullisme.<br />
Il occupe même le poste de ministre de la Culture dans le contre-gouvernement constitué par François Mitterrand qui, au second tour de l&#8217;élection présidentielle de 1965, a été le candidat de tous les adversaires du général de Gaulle.<br />
Jean-François Revel se tient donc, durant quelques années, à la frontière de l&#8217;enfer. On le suspecte d&#8217;hérésie, mais il continue d&#8217;habiter sur la rive gauche.<br />
On ne l&#8217;a pas encore damné. Il n&#8217;a pas été contraint d&#8217;abandonner toute espérance.<br />
&#8220;Lorsque je parcours mes écrits d&#8217;avant 68, dira-t-il, je m&#8217;aperçois qu&#8217;ils sont parsemés de panneaux de signalisation qui, à côté de positions solidement étayées et auxquelles je souscris aujourd&#8217;hui encore, ont pour seul office de crier au passant : Coucou, je suis de gauche ! Je suis de gauche !&#8221;<br />
Mais, dès 1970, il change de rive.</p>
<p>La publication et le succès de <i>Ni Marx ni Jésus</i> marquent sa rupture avec l&#8217;antiaméricanisme.<br />
Les États-Unis sont à ses yeux le pôle démocratique et l&#8217;acteur majeur de la transformation mondiale.<br />
Il s&#8217;écarte ainsi de l&#8217;idéologie de la gauche et donc de la bien-pensance intellectuelle.<br />
Sans regret, puisque Revel constate que ces donneurs de leçons n&#8217;ont &#8220;rien compris à l&#8217;enjeu du siècle, à savoir la lutte à mort entre les totalitarismes et la démocratie&#8221;.<br />
Le voici, aux côtés de Raymond Aron, d&#8217;Orwell, de David Rousset, de Koestler, de Simon Leys, de Boris Souvarine, à nouveau en résistance.<br />
Ses livres, ses éditoriaux sont les armes de ce combat.<br />
Ils mettent en garde contre <i>La Tentation totalitaire</i>, rappellent <i>Comment les démocraties finissent</i> (1983), condamnent le programme commun aux socialistes et aux communistes.</p>
<p>En 1981, Revel écrit <i>La Grâce de l&#8217;État</i>, premier essai, après l&#8217;élection de François Mitterrand à la présidence de la République, à critiquer les orientations du gouvernement.<br />
Celles que j&#8217;ai défendues.<br />
Et j&#8217;ai été d&#8217;autant plus sensible au questionnement majeur de Revel quand il s&#8217;interroge sur l&#8217;attitude des intellectuels et des artistes face au totalitarisme.<br />
&#8220;Si le fascisme et le communisme, écrit-il, n&#8217;avaient séduit que des imbéciles et des canailles, il eut été plus simple de s&#8217;en débarrasser.&#8221;<br />
La connaissance n&#8217;est-elle pas inutile, se demande-t-il dans un essai de 1988, puisque la réalité du totalitarisme soviétique est connue depuis les années trente, qu&#8217;on a décrit la Grande Terreur, et que, cependant, le communisme continue d&#8217;attirer, de fasciner ceux dont la fonction est de connaître, d&#8217;analyser, de dire ?<br />
Or le Grand Mensonge, malgré Soljenitsyne et les dissidents, est toujours efficace et menaçant.<br />
&#8220;Les pacifistes sont à l&#8217;Ouest et les missiles à l&#8217;Est.&#8221; Cette phrase qui fait mouche a-t-elle été glissée par Revel à François Mitterrand ? Certains l&#8217;affirment.<br />
Jean-François Revel occupe ainsi, alors qu&#8217;il est directeur de <i>L&#8217;Express</i> de 1977 à 1981, puis éditorialiste au <i>Point</i>, un poste de combat en première ligne, constamment exposé.</p>
<p>Il ose se proclamer anticommuniste alors qu&#8217;il s&#8217;agit là de l&#8217;un de ces &#8220;gros mots&#8221; que la pudeur, la prudence, les complaisances et la complicité interdisent de prononcer.<br />
Revel va plus loin encore. Il dénonce avec éclat &#8220;l&#8217;identité d&#8217;essence des trois totalitarismes du xxe siècle : fascisme, nazisme, communisme&#8221;, auxquels il ajoutera bientôt le maoïsme, ce nouvel opium des intellectuels.<br />
Ni Raymond Aron, ni François Furet, ni Simon Leys, engagés dans la même bataille, n&#8217;ont été attaqués avec autant de violence qu&#8217;il le fut.<br />
&#8220;Et d&#8217;abord vous, Revel, vous êtes une canaille&#8221;, lui lancera un secrétaire général du Parti communiste, ne suscitant qu&#8217;une réprobation timide des journalistes présents.<br />
C&#8217;est que Revel brise les tabous, aucune prudence ne retient sa plume. Il est de ces hommes qui s&#8217;engagent. Il l&#8217;a montré sous l&#8217;Occupation, puis il a combattu le colonialisme, a critiqué le gaullisme triomphant.<br />
Comment pourrait-il épargner le communisme, le maoïsme, ces utopies meurtrières ?<br />
Il intervient toujours en intellectuel qui accumule les données de fait, mais aussi en polémiste impitoyable qui refuse toutes les connivences, et en politique déterminé qui ose dire que le secrétaire général du parti communiste français a travaillé en Allemagne nazie ou que son parti est financé par l&#8217;Unio.n soviétique.<br />
Cela est contraire aux usages ! Pourtant il le fait. Il choque la gauche, qui n&#8217;a pas rompu avec le communisme pour des raisons idéologiques et électorales. Il est le mal-pensant. Il trouble le jeu.<br />
Il conçoit même, en 1979, le &#8220;devoir d&#8217;ingérence&#8221; des démocraties dans les régimes dictatoriaux qui, en Afrique, se proclament socialistes.</p>
<p>Au terme d&#8217;une analyse rigoureuse, il rappelle les grandes famines provoquées par les régimes marxistes africains et, avant eux, par Staline et Mao, et il ose écrire que le &#8220;grand affameur du xxe siècle, c&#8217;est le socialisme&#8221;.<br />
De tels propos le mettent au ban de la communauté intellectuelle qui régit les bonnes moeurs et préfère divaguer sur les bonheurs de la Révolution culturelle chinoise !<br />
Jean-François Revel a donc franchi les portes de l&#8217;enfer.<br />
Les dévots feront silence sur cet écrivain qu&#8217;on ne peut prendre en défaut d&#8217;information, qui dénonce, preuves à l&#8217;appui, les mensonges, et qui publie en même temps une <i>Histoire de la philosophie occidentale, de Thalès à Kant</i> (1994), son <i>Histoire littéraire de la sensibilité gastronomique de l&#8217;Antiquité à nos jours</i> (1979), puis qui, échappant à l&#8217;actualité politique, dialogue en philosophe avec son fils, moine bouddhiste.<br />
Mais qui est-il donc, ce Jean-François Revel ?<br />
Un écrivain égal aux plus grands.</p>
<p>Un écrivain français nourri par la sève rabelaisienne et voltairienne. Un lecteur de Saint-Simon et de Montesquieu, de Chateaubriand et de Tocqueville, de Taine, de Montaigne et de Proust.<br />
Un humaniste engagé dans les combats contre les totalitarismes, qui a toujours défendu la liberté d&#8217;expression et affirmé que &#8220;le seul barrage au fanatisme meurtrier est de vivre dans une société pluraliste où le contrepoids institutionnel d&#8217;autres doctrines et d&#8217;autres pouvoirs nous empêche toujours d&#8217;aller jusqu&#8217;au bout des nôtres&#8221;.<br />
Car, au centre de la pensée de Revel, il y a l&#8217;idée qu&#8217;il faut défendre l&#8217;homme de son pire ennemi : l&#8217;homme.<br />
Ce qui signifie : reconnaître que l&#8217;homme peut errer, mentir, se mentir et préférer le mensonge et l&#8217;illusion à la vérité, la cruauté à la bonté.<br />
Mais faire cet implacable constat ne conduit pas Revel au fatalisme.<br />
Il fait le pari que l&#8217;homme est libre et que, dès lors, chacun de nous peut choisir entre la face noire et la face claire de son esprit.<br />
Et cela engage notre responsabilité.<br />
Lucidité, liberté, responsabilité, courage, refus du cynisme et de la passivité, bonté, tels sont les piliers de la pensée et du comportement de Revel.<br />
Jamais il ne se dérobe à leurs exigences.</p>
<p>Écoutez, Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, ce que Jean-François Revel nous confie, et je ne connais rien de plus émouvant, de plus révélateur de sa sensibilité, de ses vertus :<br />
&#8220;Il n&#8217;est guère de jour où, à table, dans mon lit, dans la rue, sur la grève, je ne pousse un rauque gémissement de repentir et de honte. C&#8217;est que revient me mordre le souvenir d&#8217;une bêtise fatale, d&#8217;une réaction vulgaire, d&#8217;un mensonge dégradant, d&#8217;une fanfaronnade ridicule dont je me suis rendu coupable, jadis, naguère ou avant-hier.&#8221;<br />
Ne reconnaissez-vous pas, dans ces lignes extraites du Voleur dans la maison vide, ses mémoires publiés en 1997, année où vous l&#8217;avez appelé dans votre Compagnie, l&#8217;écho des Confessions, celles de Rousseau, celles de saint Augustin que Jean-François Revel appelait son &#8220;épiscopal prédécesseur&#8221; ?<br />
Car c&#8217;est à cette hauteur qu&#8217;il faut situer son ambition lorsqu&#8217;il écrit ses <i>Mémoires</i>, son livre majeur, celui dont tous les autres ne sont que des ingrédients nécessaires, moments d&#8217;une vie, de combats indispensables et valeureux, témoignages pour l&#8217;Histoire, mais qui, en définitive, n&#8217;existent que pour ce festin en paroles qu&#8217;est <i>Le Voleur dans la maison vide</i>.<br />
Ce titre a surgi au Népal lors de l&#8217;élaboration, avec son fils Matthieu Ricard, de ce dialogue entre <i>Le Moine et le Philosophe</i>. C&#8217;est un intitulé allégorique qui illustre un thème majeur de la doctrine bouddhiste. C&#8217;est un titre d&#8217;une lucidité poignante qui ne dépeint pas seulement le sentiment de &#8220;contingence personnelle&#8221; que Jean-François Revel éprouve au souvenir de ses faits, gestes et pensées, après avoir occupé ce &#8220;logement sous-loué qu&#8217;on appelle une vie&#8221;.<br />
Il désigne aussi, explique Revel, &#8220;le XXe siècle tout entier où l&#8217;humanité est entrée et qu&#8217;elle a traversé en l&#8217;imaginant rempli de nouvelles richesses matérielles, spirituelles et morales, et dont elle va ressortir sans rien emporter de ce qu&#8217;elle espérait y trouver, mais même dépouillée d&#8217;une part de ce qu&#8217;elle possédait avant de l&#8217;aborder&#8221;.</p>
<p>Soit.<br />
C&#8217;est là l&#8217;exacte vérité des choses, telle qu&#8217;un historien peut et doit la constater. Le xxe siècle européen est celui de la Shoah.<br />
Et cependant, alors même qu&#8217;il pense et énonce cela, Revel se laisse emporter par le flux de la narration.<br />
Il entre dans la Maison vide et la repeuple.<br />
&#8220;Tout récit n&#8217;est pas fiction, dit-il, mais tout récit naît de la recomposition imaginaire.&#8221;<br />
Lui qui s&#8217;est opposé à son père, qui ne s&#8217;est jamais réconcilié avec lui et qui, pourtant, au moment de son décès, pleure dans le fond d&#8217;un taxi et se noie dans &#8220;un égarement de chagrin&#8221;, se souvient de ses leçons.<br />
Joseph Marie Théophile Ricard, industriel et lettré, lui parlait littérature au temps de l&#8217;enfance ensoleillée, &#8220;dans la grande villa patricienne de deux étages et de 23 pièces, dans cette demeure provençale à la face trapue, d&#8217;une douce modulation d&#8217;orangé, d&#8217;ocre et de safran, rutilance solaire voilée de cyprès et de magnolias, de platanes et de pins&#8221;.<br />
&#8220;Est écrivain, avait exposé le père à son jeune fils, celui dont on peut affirmer que s&#8217;il n&#8217;avait pas existé, ce qu&#8217;il a dit n&#8217;aurait pas existé, ni sa façon de le dire. Et même on n&#8217;aurait jamais su que cela pût exister.&#8221;<br />
En composant <i>Le Voleur dans la maison vide</i>, Jean-François Revel renoue avec le père dont il exauce les voeux.</p>
<p>Il a en effet, comme les plus grands, &#8220;fait exister ce qui sans lui n&#8217;aurait pas existé.&#8221;<br />
Alors, laissons Jean-François écrire, et, l&#8217;émotion au bord des yeux, lisons les dernières pages du <i>Voleur dans la maison vide</i> : &#8220;Le présent livre ne comporte pas de conclusion puisque, par définition, c&#8217;est la fin de ma vie qui sera cette conclusion.&#8221;<br />
Partageons avec lui une certitude : chacun atteint tôt ou tard le moment de la vie où il se rend compte soudain que &#8220;demain est arrivé&#8221;, que plus rien de cardinal ne modifiera désormais l&#8217;histoire générale de sa destinée.<br />
Et alors, lorsqu&#8217;il se retourne, il ne voit, c&#8217;est Jean-François Revel qui l&#8217;écrit, &#8220;qu&#8217;un peu d&#8217;eau sur la terre sèche : elle stagne un instant, puis disparaît&#8221;.<br />
Mais il l&#8217;écrit, seul à pouvoir le faire ainsi, et dès lors il devient immortel.<br />
C&#8217;était l&#8217;utopie créatrice de son père. C&#8217;est celle de Jean-François Revel.<br />
Mesdames et Messieurs de l&#8217;Académie, je vous remercie de m&#8217;avoir permis de le relire, de lui rendre hommage sous cette Coupole où, après lui, vous m&#8217;avez si généreusement accueilli.</p>
<p>Max Gallo</p>


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		<title>Cunning like a hedgehog.</title>
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		<pubDate>Sun, 02 Dec 2007 21:36:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Administrator</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Cunning like a heldgehog. In memory of Jean-François Revel, man of letters, man of integrity, friend
Par Simon Leys
The Australian Literary Review, 1 August 2007
G K. CHESTERTON, whose formidable mind drew inspiration from a vast culture &#8211; literary, political, poetical, historical and philosophical &#8211; once received the naive praise of a lady: &#8220;Oh, Mr Chesterton, you [...]


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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Cunning like a heldgehog. In memory of Jean-François Revel, man of letters, man of integrity, friend</strong></p>
<p>Par <strong>Simon Leys</strong><br />
<em>The Australian Literary Review, 1 August 2007</em></p>
<p>G K. CHESTERTON, whose formidable mind drew inspiration from a vast culture &#8211; literary, political, poetical, historical and philosophical &#8211; once received the naive praise of a lady: &#8220;Oh, Mr Chesterton, you know so many things!&#8221; He suavely replied: &#8220;Madam, I know nothing: I am a journalist.&#8221;</p>
<p>The many enemies of French philosopher Jean-François Revel (1924-2006) often attempted to dismiss him as a mere journalist which, of course, he was among many other things, and very much in the Chestertonian fashion.</p>
<p>At first he may seem odd to associate these two names: what could there be in common between the great Christian apologist and the staunch atheist, between the mystical poet and the strict rationalist, between the huge, benevolent man mountain and the short, fiery, nimble and pugnacious intellectual athlete (and, should we also add, between the devoted husband and the irrepressible ladies&#8217; man)? One could multiply the contrasts, yet, on a deeper level, the essence of their genius was very much alike.</p>
<p>Revel was an extrovert who took daily delight in the company of his friends:</p>
<blockquote><p>I am the most sociable creature; other people&#8217;s society is my joy. Though, for me, a happy day should have a part of solitude, it must also afford a few hours of the most intense of all the pleasures of the mind: conversation. Friendship has always occupied a central place in my life, as well as the keen desire to make new acquaintances, to hear them, to question them, to test their reactions to my own views.</p></blockquote>
<p>Always sparring with his interlocutors, he was passionately commited to is ideas, but if he took his own beliefs with utter seriousness, he did not take his own person seriously. Again, one could apply to him what Chesterton&#8217;s brother said of his famous sibling: &#8220;He had a passionate need to express his opinions, but he would express them as readily and well to a man he met on a bus.&#8221;<br />
Revel&#8217;s capacity for self-irony is the crowning grace of his memoirs, <em>The Thief in an Empty House</em>. Personal records can be a dangerous exercice, but in his case it eventuated in a triumphant masterpiece.</p>
<p>His humour enchanted his readers, but kept disconcerting the more pompous pundits. The French greatly value wit, which they display in profusion, but humour often makes them uneasy, especially when it is applied to important subjects; they do not have a word for it, they do not know the thing.</p>
<p>Whereas wit is a form of duelling &#8211; it aims to wound or to kill &#8211; the essence of humour is self-deprecatory. Once again, a Chestertonian saying could be apposite: &#8220;My critics think that I am not serious, but only funny, because they think that &#8216;funny&#8217; is the opposite of &#8217;serious&#8217;. But &#8216;funny&#8217; is the opposite of &#8216;not funny&#8217; and nothing else. Whether a man chooses to tell the truth in long sentences or in short jokes is analogous to whether he chooses to tell the truth in French or German.&#8221;</p>
<p>What compounded the dismay of Revel&#8217;s pretentious critics was his implacable clarity. One of his close friends and collaborators said he doubted if Revel, in his entire career, had written a single sentence that was obscure. In the Parisian intellectual world such a habit can easily ruin a writer&#8217;s credit, for simple souls and solemn mediocrities are impressed only by what is couched in opaque jargon. And, in their eyes, how could one possibly say something important if one is not self-important?</p>
<p>With the accuracy of his information and the sharpness of his irony, Revel deflated the huge balloons of cant that elevate the chattering classes. They felt utterly threatened, for he was exposing the puffery of the latest intellectual fashions upon which their livehood depended. At times they could not hide their panic; for instance, the great guru of the intelligentsia, Jacques Lacan, during one of his psychoanalytical seminars at the Sorbonne, performed in front of his devotees a voodoo-like exorcism.<br />
He frantically trampled underfoot and destroyed a copy of Revel&#8217;s book <em>Why Philosophers?</em>, in which Lacan&#8217;s charlatanism was analysed.</p>
<p>Yet such outbursts weere mere circus acts; far more vicious was the invisible conspiracy that surrounded Revel with a wall of silence, well documented in Pierre Boncenne&#8217;s <em>Pour Jean-François Revel: Un esprit libre</em> (Plon, Paris, 2006), a timely and perceptive book that takes the full measure of Revel&#8217;s intellectual, literary and human stature.</p>
<p>A paradoxical situation developed: Revel&#8217;s weekly newspaper columns were avidly read, nearly every one of his 30-odd books was an instant bestseller, and yet the most influential &#8220;progressive&#8221; critics studiously ignored his existence. His books were not reviewed, his ideas were not discussed, if his name was mentioned at all it was with a patronising sneer, if not downright slander.</p>
<p>Revel was quintessentially French in his literary tastes and sensitivity (his pages on Michel de Montaigne, Francois Rabelais and Marcel Proust marry intelligence with love; his anthology of French poetry mirrors his original appreciation of the poetic language), in his art of living (his great book on gastronomy is truly a &#8220;feast in words&#8221;) and in his conviviality (he truly cared for his friends).</p>
<p>And yet what strikingly set him apart from most other intellectuals of his generation was his genuinely cosmopolitan outlook.</p>
<p>He had spent abroad the best part of his formative and early creative years, mostly in Mexico and Italy. In addition to English (spoken by few educated Fench of his time) he was fluent in Italian, Spanish and German; until the end of his life he retained the healthy habit to start every day (he rose at 5am) by listening to he BBC news and reading six foreign newspapers.</p>
<p>On international affairs, on literature, art and ideas, he had universal perspectives that broke completely from the suffocating provincialism of the contemporary Parisian elites. In the 18th century, French was the common language of the leading minds of continental Europe; 20th-century French intellectuals hardly noticed that times had changed in this respect; they retained the dangerous belief that whatever was not expressed in French could hardly matter.</p>
<p>Revel never had enough sarcasm to denounce this sort of self-indulgence; on the bogus notion of <em>le rayonnement français</em>, he was scathing: &#8220;French culture has radiated for so long, it&#8217;s a wonder mankind has not died from sunstroke.&#8221; He fiercely fought against chauvinist cultural blindness, and especially against its most cretinous expression: irrational anti-Americanism. At the root of this attitude he detected a subconscious resentment: the french feel that when Americans are playing a leading role in the political-cultural world they are usurping what is by birthright a French prerogative.</p>
<p>By vocation and academic training Revel was originally a philosopher (he entered at an exceptionally early age the Ecole Normale Superieure, the apex of the French higher education system). He taught philosophy and eventually wrote a history of Western philosophy (eschewing all technical jargon, it is a model of lucid synthesis).</p>
<p>However, he became disenchanted with the contemporary philosophers who, he flet, had betrayed their calling by turning philosophy into a professional career and a mere literary genre. &#8220;Philosophy,&#8221; he wrote &#8220;ought to return to its original and fundamental question: How should I live?&#8221; he preferred simply to call himslef &#8220;a man of letters&#8221;.</p>
<p>Ancient Greek poet Archilochus famously said: &#8220;The fow knows many things but the hedgehog knows one big thing.&#8221; Revel was the archetypical fox, but at the same time he held with all the determination of a hedgehog to one central idea that inspires, pervades and motivates all his endeavours:</p>
<blockquote><p>The belief that each individual destiny, as well as the destiny of mankind, depends upon the accuracy &#8211; or the falsity &#8211; of the information at their disposal, and upon the way in which they put this information to use.</p></blockquote>
<p>He devoted one of his books specifically to this issue, <em>La Connaissance Inutile</em> (Useless Knowledge), but this theme runs through nearly all his writings.</p>
<p>Politics naturally absorbed a great amount of his attention. From the outset he showed his willingness to commit himself personaly, and at great risk: as a young man in occupied France he joined the Resistance against the Nazis. After the war, his basic political allegiance was, and always remainded, to the Left and the principles of liberal democracy. He was sharply critical of Charles de Gaulle and of all saviours and providential leaders in military uniforms.</p>
<p>Yet, like George Orwell before him, he always believed that only an uncompromising denunciation of all forms of Stalinist totalitarianism can ensure the ultimate victory of socialism. Thus &#8211; again, like Orwell &#8211; he earned for himself the hostility of his starry-eyed comrades.</p>
<p>Revel&#8217;s attempt at entering into active politics was short-lived, but the experience gave him an invaluable insight into the essential intellectual dishonesty that is unavoidably attached to partisan politicking. He was briefly a Socialist Party candidate at the 1967 national elections, which put him in close contact with François Mitterrand (then leader of the Opposition). The portrait he paints of Mitterrand in his memoirs is hilarious and horrifying.</p>
<p>Mitterrand was the purest type of political animal: he had no politics at all. He had a brilliant intelligence, but for him ideas were neither right or wrong, they were only useful or useless in the pursuit of power. The object of power was not a possibility to enact certain policies; the object of all policies was simply attain and retain power.</p>
<p>Revel, having drafted a speech for his own electoral campaign, was invited by Mitterrand to read it to him. The speech started, &#8220;Although I cannot deny some of my opponent&#8217;s achievements&#8230;&#8221; Mitterand interrupted him at once, screaming: &#8220;No! Never, never! In politics never acknowledge that your opponent has <em>any</em> merit. This is the basic rule of the game.&#8221;</p>
<p>Revel understood once and for all that this game was not for him and it was the end of his political ambition. Which proved to be a blessing: had politics swallowed him at that early stage in his life how much poorer the world of ideas and letters would have been. (And one could have said exactly the same about his close friend Mario Vargas Llosa, who &#8211; luckily for literature &#8211; was defeated in presidential elections in Peru.)</p>
<p>Dead writers who were also friends never leave us: whenever we open their books, we hear again their very personal voices and our old exchanges are suddenly revived. I had many conversations (and discussions: different opinions are the memorable spices of friendship) with Revel; yet what I wish to record here is not something he said, but a silence that had slightly puzzled me at the time. The matter is trifling and frivolous (for which I apologise), but what touches me is that I found the answer many years later, in his writings.</p>
<p>A long time ago, as we were walking along a street in Paris, chatting as we went, he asked me about a film I had seen the night before, Federico Fellini&#8217;s <em>Casanova</em> (which he had not seen). I told him that one scene had impressed me, by its acute psychological insight into the truth that love-making without love is but a very grim sort of gymnastics. He stopped abruptly and gave me a long quizzical look, as if he was trying to find out whether I really believed that, or was merely pulling his leg.<br />
Unable to decide, he said, &#8220;Hmmm&#8221; and we resumed our walk, chatting of other things.</p>
<p>Many years later, reading his autobiography, I suddenly understood. When he was a precocious adolescent of 15, at school in Marseilles, he was quite brilliant in all humanities subjects but hopeless in mathematics. Every Thursday, pretending to his mother that he was receiving extra tuition in maths, he used to go to a little brothel. He would first do his school work in the common lounge and, after that, go upstairs with one of the girls. The madam granted him a &#8220;beginner&#8217;s rebate&#8221;, and the tuition fee generously advanced by his mother covered the rest.</p>
<p>One Thursday, however, as he was walking up the stairs his maths teacher came down. The young man froze, but the teacher passed impassively, merely muttering between clenched teeth: &#8220;You will always get passing marks in maths.&#8221; The schoolboy kept their secret and the teacher honoured his part of the bargain; Revel&#8217;s mother was delighted by the sudden improvement in his school results.</p>
<p>I belatedly realised that, from a rather early age, Revel had acquired a fairly different perspective on the subject of our chat.</p>
<p>At the time of Revel&#8217;s death in April last year, Vargas Llosa concluded the eloquent and deeply felt obituary he wrote for our friend in Spanish newspaper <em>El pais</em>: &#8220;Jean-François Revel, we are going to miss you so much.&#8221; How true.</p>
<p><strong>Simon Leys</strong></p>


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