Jean-François Revel

Les leçons de Revel

Par Denis Jeambar (L’Express)

“Rien, Lucilius, ne nous appartient; seul le temps est à nous. Ce bien fugitif et glissant est l’unique possession que nous ait départie la Nature; et peut nous en chasser qui veut. Telle est la folie des humains qu’ils se sentent redevables du moindre cadeau peu coûteux qu’on leur fait, cadeau remplaçable en tout cas, mais que personne ne s’estime redevable du temps qu’il a reçu en partage, alors que le plus reconnaissant des hommes ne pourrait le rendre.”

Ces lignes que Sénèque adresse à son disciple mettaient Jean-François Revel en colère contre lui-même, car, écrit-il dans ses Mémoires (1): “Le plus cruel de mes repentirs vient de mon impuissance, sans cesse croissante, à défendre mon temps contre les pillards extérieurs.”
La Camarde, cette maraudeuse, vient de lui dérober sa vie. Et notre navire perd l’une de ses figures de proue. Revel n’est plus là. La pensée porte le deuil et un gouffre s’ouvre sous nos pieds. Ils sont si rares, ces hommes qui prennent leur époque à bras-le-corps et n’ont pas peur de s’y frotter en refusant de croire que l’Histoire est à sens unique. Résistant dès l’âge de 18 ans, il a plus que tout autre compris le seul grand enjeu du XXe siècle: la lutte à mort entre les totalitarismes et la démocratie. S’il ne devait rester qu’une leçon de son œuvre, c’est bien celle-ci, qui le place au-dessus de toutes les classifications politiques dans lesquelles on cherche à l’enfermer.
Alors qu’on l’emprisonnait à droite depuis des années, il aimait à se définir comme socialiste au sens de “tenant d’une société de solidarité” qu’il voyait se réaliser, surtout, dans les pays capitalistes ayant atteint un certain degré de développement. N’en déplaise aux récupérateurs de tous ordres, Jean-François Revel, philosophe, écrivain, journaliste, épicurien aussi, surplombait les querelles politiciennes, préoccupé d’abord de traquer la malhonnêteté intellectuelle, défenseur acharné de la dissidence contre la nuit totalitaire, avocat inlassable de l’indépendance d’esprit de chaque individu, pourfendeur de la canaillerie morale et de l’ignorance qui fait passer des obsessions ou des lubies pour des notions scientifiques. Telle fut sa ligne de conduite à L’Express, auquel il collabora dès 1966 avant de le diriger de septembre 1978 au printemps 1981, puis de le quitter, victime, comme il l’a écrit, du “casse-tête des rapports équitables entre les propriétaires des journaux et les journalistes”. Eternelle affaire qui, disait-il encore, “rebondit avec une monotonie d’autant plus affligeante que ni les uns ni les autres ne sont des saints, que seules guideraient la bonne foi et les exigences du métier”.

Dans l’œuvre immense qu’il laisse, cette remarque d’Henri Bergson sert de fil rouge: “L’avenir de l’humanité est indéterminé parce qu’il dépend de nous.” Ainsi revient-il à chacun de choisir son existence. Dans ses choix, dans ses comportements, dans ses livres, à France-Observateur, à L’Express, puis dans Le Point de son ami Claude Imbert, Jean-François Revel a toujours pris ses responsabilités et assumé, sans fard, ses points de vue. C’est à ce titre qu’il est un modèle pour les journalistes en général et les éditorialistes en particulier. Le chroniqueur, disait-il, fait un métier à hauts risques, car il est condamné à avoir tort ou raison. Il demandait l’indulgence au lecteur en rappelant ce point essentiel: “Lorsqu’on se reporte à une date quelconque du passé, l’on doit redevenir conscient des multiples possibilités que recelait la situation d’alors et qui auraient pu s’accomplir en fonction des variables que les circonstances et les acteurs pouvaient mettre en œuvre (2).” L’Histoire, en effet, pose bien des lapins à tous ceux qui croient qu’elle leur donne des rendez-vous. Elle n’est, en vérité, qu’une suite de carrefours dans lesquels nous avons des choix multiples et, s’il est une grandeur du journaliste, c’est d’éviter à ses contemporains de s’engager dans des voies dangereuses. Certes, Jean-François Revel a commis des erreurs, mais, dans ce siècle d’ombres que fut le XXe siècle, il a choisi l’inconfort de la parole libre et ne s’est jamais laissé piéger par les idéologies tueuses ni les modes. La lucidité est l’héritage, lourd à porter, qu’il nous transmet pour que nous ne cessions pas de faire, à l’image des hommes des Lumières, “la jonction entre la politique et la vérité, l’action et la raison, la connaissance et la justice”.
(1) Mémoires. Le voleur dans la maison vide, par Jean-François Revel. Plon.
(2) Fin du siècle des ombres, par Jean-François Revel. Fayard.

1 Commentaire

  1. 18 July 2008 | 10:28

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