Extraits d’entretien avec Philippe Sollers dans Tel Quel
Tel Quel n° 75, printemps 1978, pp. 38-55
Extraits:
La gauche française vit véritablement dans un univers artificiel, car on ne peut parler avec exactitude d’aucune réalité du monde sans heurter un de ses préjugés. Elle est beaucoup plus “enfermée” mentalement que la droite.
Il n’y a pour ainsi dire pas un problème national ou international sur lequel la gauche n’ait une thèse totalement délirante.
Quand on parle avec un socialiste ou un communiste, la réalité ne doit jamais servir de référence.
…la social-démocratie est une solution de compromis, ce n’est pas satisfaisant pour l’esprit, c’est une solution qui ne donne le beau rôle à personne.
…il y a eu en France une fusion entre le marxisme et notre antique haine pour les civilisations marchandes et libérales. Pourquoi ? Cela remonte très loin. Un historien américain, Edward Fox, a écrit un livre (traduit chez Flammarion) : les deux France. [Il s’agit de “L’autre France, ndlr] Il montre que vous avez une France de l’intérieur, xénophobe, et une France des ports. Le régime qui correspond à la France terrienne, c’est la monarchie administrative, Louis XIV, les Jacobins, Napoléon, de Gaulle. Le régime qui correspond à la France des ports, c’est le régime parlementaire à l’anglaise, les Girondins, Louis-Philippe, la IIIe République, etc. […] Ces deux France ne se sont jamais réconciliées. La France de l’intérieur de droite est beaucoup plus proche des communistes qu’elle ne l’est de la France des ports dont les représentants sont des hommes de négoce, des intellectuels libéraux.
Le dogmatisme et l’intolérance sont une tendance naturelle de tout intellectuel. Si cette tendance rencontre l’appui d’un pouvoir, elle s’en sert pour supprimer l’objection.
Il y a des gens qui préfèrent crever plutôt que de changer d’opinion. C’est fréquent. L’homme est l’être le plus désintéressé qui soit… C’est surprenant, les souffrances qu’il endure plutôt que de se dire qu’il s’est trompé, que de changer d’itinéraire.
…les victimes de la censure, ce sont, toujours, à la fin, les censeurs. De Gaulle a payé très cher le fait d’avoir censuré tous ceux qui n’étaient pas gaullistes en les rejetant dans l’anti-France et en refusant de discuter avec eux. Ça lui a valu, d’abord le ballotage de 1965, auquel il ne s’attendait pas du tout ; ensuite Mai 68 et puis, enfin, il a dû quitter le pouvoir après le référendum de 1969 : pourquoi ? Parce qu’il avait complètement perdu la vision exacte de ce qu’était la société française. Et pourquoi l’avait-il perdue ? Parce que, à partir du moment où quelqu’un n’était pas de son avis, il ne voulait plus l’entendre.
La logique de l’idéologie est de mettre au pouvoir l’idéologie, et non pas d’améliorer le sort des hommes.
…la seule façon d’échapper au danger de se convaincre en toute sincérité, et même avec un important intellectuel, conceptuel, de la vérité de doctrines absurdes, le seul remède c’est la comparaison, ou en politique, le pluralisme, mot disgracieux mais chose indispensable.
Ce que veulent les communistes, c’est une France dirigée comme l’est actuellement le parti communiste et organisée comme lui, une pyramide. Quel que soit le prix économique à payer.
…c’est exactement le système qu’a utilisé l’Église catholique, au XIXe et dans la première moitié du XXe, entre le moment où elle avait perdu son caractère de religion d’État, n’avait plus le bras séculier à son service, et le moment où, disons, avec le dernier concile, elle a vraiment accepté un compromis avec les non-croyants.
Quoi qu’elle dise […] la gauche n’a pas encore osé porter le fer au coeur de l’erreur mémorable de Marx, qui a consisté à penser qu’il n’est pas de liberté sans solution préalable des conflits économiques. Rien n’est plus faux. Les libertés politiques, individuelles et culturelles constituent une sphère spécifique, originale, indépendante de la lutte économique des classes.
