Jean-François Revel

Critique de Demain le capitalisme

Le Roi est habillé

« La société souffre non pas de trop de marché, mais de trop d’Etat. » Jean-François Revel analyse le reportage d’idées d’Henri Le page sur une nouvelle école de pensée qui vient de franchir l’Atlantique : le « néo-capitalisme libertaire ».

Battu en brèche tous les jours au niveau idéologique, le capitalisme est vigoureusement courtisé au niveau pratique. Aussi bien les pays socialistes (Chine comprise désormais) que ceux du tiers monde font appel aux investissements, à l’aide technologique, à la capacité importatrice de la poignée de pays capitalistes développés dont ils proclament, d’autre part, le système mortellement atteint.

Curieux contraste. S’il n’est pas mis davantage en relief, la cause en est-elle un retard de la pensée théorique sur la réalité vécue, ou de la simple information économique sur la propagande politique ? En appliquant aux économies socialistes, ou simplement aux interventions de l’Etat dans les économies libérales, la même sévérité critique qu’à l’appréciation des résultats de la libre entreprise et du marché, lequel des deux systèmes verrait-on le plus mal en point ? Peut-être pas le second.

Telle est la question que traitent ceux que l’on nomme depuis peu les « nouveaux économistes ». A vrai dire, ils ne sont pas si nouveaux que cela, puisque se regroupent sous ce vocable trois ou quatre écoles de pensée et une vingtaine d’auteurs dont l’activité s’échelonne, aux Etats-Unis, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et aujourd’hui. Depuis quatre ou cinq ans, un groupe de jeunes économistes français a prolongé ce courant, tout en développant une recherche originale. L’objectif est le suivant : faire la théorie du capitalisme tel qu’il est, et aussi tel qu’il peut être, en se tenant à égale distance de l’optimisme de la théorie libérale classique et des critiques caricaturales de la vulgate marxiste.

Aubaine rare dans les sciences économiques, il vient de paraître, en un volume ramassé, un bilan et un panorama clair, vivant, bien pensé et bien écrit, nourri d’exemples concrets et de citations des textes fondamentaux, de cette école, aussi bien dans sa genèse et ses développements américains que dans ses prolongements français. Ce livre, Demain le capitalisme, est dû à un auteur de 36 ans, Henri Lepage, diplômé de l’Ecole des sciences politiques de Paris et de la London School of Economics, familier des Etats-Unis, où il s’est livré à un véritable reportage – un reportage d’idées – sur ce que l’on peut appeler maintenant le « néo-capitalisme libertaire ».

Combien est, en effet, frappant de voir que les nouveaux économistes, tout en ayant des racines scientifiques plus anciennes et plus solides, se sont trouvés en résonance avec les contestataires américains des années 60 et réinterprétèrent avec plus de rigueur qu’eux la révolution culturelle. Comme eux, ils ont dénoncé, par exemple, le rôle du « complexe militaro-industriel » dans la guerre du Vietnam, étayant leur protestation morale d’une démonstration économique. Car le « complexe militaro-industriel » – entre autres – est le type même du capitalisme étatisé ou de l’étato-capitalisme, qui ne peut qu’engendrer des choix fréquemment désastreux.

Pour les nouveaux économistes, comme l’écrit très bien Henri Lepage, les iniquités de la société contemporaine sont donc la conséquence non pas du fonctionnement de l’économie de marché, mais de son non-fonctionnement. « La société souffre non pas de trop de marché, mais de trop d’Etat ». Pourquoi l’Etat croît-il ? Leur nouvelle théorie générale de la bureaucratie vise aussi bien, cela va de soi, la bureaucratisation intégrale des sociétés socialistes que celle, partielle, mais toujours croissante, des sociétés capitalistes. Leur recherche établit, avec une foule d’analyses de cas précis à l’appui, comment, trop souvent, la société du bien-être et des transferts sociaux administrativement gérés se retourne contre les plus défavorisés, qu’elle était censée servir.

Mais les économistes de la nouvelle école ne se livrent pas à une attaque simpliste de l’Etat. Ils montrent seulement que l’Etat n’est pas bon économiste. Selon eux, les difficultés des sociétés occidentales révèlent moins la faillite de l’économie des marchés que la faillite que la faillite de nos mécanismes politiques. Il nous faut mettre au point une nouvelle technologie politique, une démocratie affinée, par rapport à nos procédures de choix, inventées au XIX° siècle et trop brutales pour la complexité de nos options . Qu’ils soient de « droite » ou de « gauche », les techno-bureaucrates d’Etat ont des méthodes semblables pour se substituer aux vrais « décideurs » : les individus, les consommateurs, les entrepreneurs. On ne fait pas plus une bonne société avec les seuls fonctionnaires, si intelligents qu?ils soient, qu’on ne fait de l’art uniquement avec des directeurs de musée et des critiques d’art, en ayant supprimé tous les peintres.

Bien sûr, tout en rétablissant la concurrence dans le secteur public ( ce que même les économistes totalitaires essaient périodiquement et sans succès de faire sortir de leur marasme), il faut aussi limiter les inconvénients du marché : en cherchant à le corriger non par des mesures dirigistes, qui l’empirent, mais par des approches inédites qui ont nom « mouvement des droits de propriété », « école du capital humain », « analyse des choix collectifs ». Dans un prochain livre, Autogestion et capitalisme (Masson), Henri Lepage expose comment l’autogestion n’est, en fait, réalisable que dans un capitalisme à la fois retrouvé et rénové. Il s’agit de reprendre les valeurs du socialisme sans ses moyens, qui partout ont été fatals à ces valeurs mêmes.

Jean-François Revel, L’Express, 27 février 1978.

Remerciements à RonnieHayek de liberaux.org pour le texte.

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