Démocratie et sens de l’histoire

Acte du colloque “Quelle démocratie pour l’Europe ?”, organisé au Sénat le 4 avril 1992. Publié dans politique internationale, numéro hors série.
Démocratie et sens de l’histoire, le problème m’apparaît fort simple.
En fait, il recouvre deux questions : Y a-t-il un sens de l’histoire ? Si oui, quelle place la démocratie y trouve-t-elle ?
S’agissant de la réponse à la première question, le sens de l’histoire a lui même deux sens — si j’ose dire.
Le premier est celui de direction, d’orientation, de but vers lequel on se dirige ; le second est le sens de signification, d’objet pensable. Ce sont deux acceptions forcément différentes, même antithétiques,
que l’on mélange constamment. La première revient à cette interrogation : l’histoire est-elle déterminée par un but vers lequel elle se dirige, par un modèle qu’elle serait implicitement chargée d’accomplir ? La seconde, tout à fait différente, consiste à se demander si en réfléchissant sur l’histoire déjà accomplie, nous pouvons en extraire un objet pensable ?
À la première question, je réponds catégoriquement « non ». Il n’y a pas de sens de l’histoire dans le sens d’orientation, d’histoire orientée. Cette conception traduit une rechute dans l’un des plus vieux péchés de la philosophie, le finalisme historiciste et, plus généralement, l’explication par les causes finales, que ce soit dans l’histoire, dans les sciences de la nature ou en biologie.
Cette explication par les causes finales, Emmanuel Kant l’a une fois pour toutes définie comme « l’asile de l’ignorance » — quand je dis « une fois pour toutes » c’est une façon de parler puisque l’histoire
de la philosophie consiste à recommencer les erreurs que l’on a déjà commises.
Donc, cette conception de l’histoire subordonnée au terminus ad quem, le mirage téléologique, est ce que l’on entend d’habitude par « sens de l’histoire ».
Cette approche du déroulement de l’histoire a été génialement systématisée par Hegel et ensuite appliquée à l’analyse économique, sociale et politique par Karl Marx. L’histoire représente, selon eux, l’explicitation d’une vérité implicite, d’un message qu’il suffirait aux hommes d’accompagner pour jouer, précisément, leur rôle dans l’histoire.
Cette conception, d’ailleurs, a existé auparavant. Je ne résiste pas ici au plaisir de vous lire une phrase d’Augustin Thierry, tirée des Récits des Temps Mérovingiens. Cet historien avait réagi, bien qu’il n’eût pas lu Hegel et qu’il fût antérieur à Marx, contre cette conception en rejetant la méthode de Vico (qui sera, d’une certaine façon, celle de Michelet) : « je veux m’inscrire en faux contre cette conception de l’histoire qui voit dans chaque fait le signe d’une idée et dans le cours des événements humains une perpétuelle psychomachie ».
Michelet, bien sûr, n’est pas sans tomber dans ce travers, bien qu’il subsiste comme admirable écrivain et conteur. Il est certain que chez lui, on voit cette histoire de la France, qui est une sorte de fiancée qu’on mène à l’autel pour la marier avec la République, et qui se prend pendant mille ans les pieds dans le tapis, mais qui finit par venir se faire passer la bague au doigt.
Cette explication par les causes finales est évidemment tout à fait inexacte, nocive. Mais nous sommes encore prisonniers de ce cadre mental ; très souvent, on entend utiliser dans la conversation courante des
expressions qui en découlent.
Je crois pouvoir signaler que si cette conception était exacte, elle rendrait parfaitement inutile les gouvernements. Car si l’histoire se déroule selon une nécessité préétablie, je ne vois pas pourquoi nous avons des instances soi-disant chargées de prendre des décisions, pourquoi nous payerions 45 % de prélèvement sur le PIB pour avoir des gens qui seraient simplement des témoins, agréablement surpris, mais toujours approbatifs de ce qui est en train de se dérouler. On pourrait réduire les frais : un ou
deux banquets par an pour constater ce qui se passe…
Il faut donc — je crois — bannir complètement ces expressions que nous employons sans cesse : « nous avons rendez-vous avec l’histoire » ; « nous avons manqué le rendez-vous avec l’histoire ». Non. L’histoire ne
donne pas de rendez-vous. Elle ne pose que des lapins. C’est avec nous-mêmes que nous avons rendez-vous ; c’est nous-mêmes qui nous fixons des rendez-vous, si toutefois nous en avons la capacité et la volonté.
Dans la pratique, l’histoire passée a-t-elle une signification ? C’est la deuxième acception du « sens de l’histoire ». L’histoire passée est-elle un objet d’analyse dont nous puissions tirer des enseignements pour l’action ? Je réponds « oui », bien entendu. C’est précisément dans cette perspective que nous nous servons trop peu du sens de l’histoire, puisque justement nous voyons sans arrêt, dans l’histoire de l’humanité, la répétition des mêmes égarements. En effet, contrairement à ce que l’on dit, l’histoire repasse les plats et cela, parce que nous ne savons pas suffisamment analyser les exemples passés.
À condition d’avoir pour guide le vrai et la recherche de la vérité, et à condition de réhabiliter l’action humaine comme principal agent de l’histoire, et non uniquement comme disponibilité d’accompagnement d’un processus implicite, sous-jacent, parfaitement mythique et imaginaire, il existe bien un sens de l’histoire parce qu’il y a, à chaque instant, une multiplicité de possibles. C’est en cela que consiste le rôle du
politique au sens le plus éminent du terme. C’est lui qui, comme porte-parole des peuples par lesquels il a été désigné, a pour mission la connaissance, l’analyse, la décision et l’action qui consistent non pas du tout à prévoir quelque chose qui doit se dérouler, mais à provoquer les événements que l’on désire voir s’accomplir.
Henri Bergson disait : « l’avenir de l’humanité est indéterminé parce qu’il dépend de nous ».
C’est cette deuxième conception qui me permet de dire : « oui, il y a un sens de l’histoire ». Il s’agit d’un sens que nous devons extraire nous-mêmes, afin d’éclairer notre action.
La démocratie, le régime démocratique, correspondent-ils au sens de l’histoire ? Au premier sens, non. Aucun régime, aucun système politique ou économique, aucune religion, aucune forme littéraire, n’est nécessairement amené par un développement quelconque. Cette approche est totalement fausse ; on ne l’établit jamais que par des explications rétroactives et rétrospectives faisant apparaître comme des nécessités des éventualités qui, en fait, ont été l’actualisation d’un des nombreux possibles présentés à la décision humaine.
Dans la deuxième acception, en revanche, la démocratie va dans le sens de l’histoire, puisqu’elle est la grande leçon qui se dégage de nos errements du XXe siècle — l’âge d’or des totalitarismes, qui l’est encore actuellement pour une très large partie de l’humanité.
Or, on a pu le constater, les totalitarismes ne fonctionnent pas ; ils sont par eux-mêmes irréparables, imperfectibles et laissent derrière eux des situations qui rendent très difficile un nouveau départ.
Ne perdons pas de vue, par conséquent, qu’il existe toujours des possibilités de régression. Ne nous disons pas « nous sommes sortis de cette période des totalitarismes et maintenant, enfin, nous allons déboucher sur une ère démocratique dans laquelle nous allons nous installer pour toujours » ; pas du tout. Cette ère démocratique dépend de nous à chaque instant. Karl Marx disait très justement : « l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre ». C’est là une formule très précieuse, puisqu’il suffit de prendre son exact contraire pour avoir la meilleure approximation possible de la vérité. L’humanité a passé son temps à se poser des problèmes qu’elle ne pouvait pas résoudre et qui n’avaient aucun sens, et à ne pas résoudre ce qui était à la portée de sa réflexion et qui était parfaitement susceptible de recevoir une solution.