Jean-François Revel

Hommage: Le sourire philosophique de François Furet

Le Point, 19 juillet 1997, n° 1296

Il avait l’ironie sérieuse et la réfutation créatrice. Il a bâti le monument de son œuvre en délaissant des conceptions fausses, ce qu’on pourrait appeler la critique positive.

C’est là un des plus hauts exemples d’une entreprise scientifique et sereine où la rectification de notre vision d’une période passée – décisive, il est vrai – a retenti sur notre compréhension du présent.

Les deux piliers complémentaires de cette recherche sont, d’une part, les travaux de Furet sur la Révolution française, d’autre part, sa réflexion sur le communisme. Sur le premier sujet se dresse la liste des livres-séismes qui vont de « La Révolution française » (1965, avec Denis Richet) au « Dictionnaire critique de la Révolution française » (1988, dirigé par François Furet et Mona Ozouf, où Furet a rédigé lui-même nombre d’importants articles). Entre les deux parut, en 1978, un essai relativement bref, « Penser la Révolution française », texte clé, le plus incisif, où se réunissent les chemins nouveaux du retour furétien à la subtile vérité historique. Méditation non seulement sur la Révolution mais sur la politique en général. Quant au communisme, tous ont en mémoire l’extraordinaire succès du « Passé d’une illusion », publié en 1995.

Le rapprochement des deux sujets n’était pas fortuit. Leur interdépendance avait été affirmée, après 1917, dans la tradition universitaire française, qui, dans les deux cas justifiait la dictature et la Terreur au nom de la future révolution universelle. En fait, Furet a réfuté non pas une mais deux explications mythologiques de la Terreur : l’explication « républicaine », dite « par les circonstances », et l’explication marxiste par la lutte des classes. Il montre que le « dérapage » de la Révolution fut dû, en fait, à une myriade d’impondérables culturels, psychologiques et politiques. Parmi eux figure la première apparition de la « langue de bois », permettant à une minorité de se proclamer dépositaire de l’« unanimité » populaire. Après s’être maintes fois pris les pieds dans le tapis, la France n’a mis en place les vrais acquis révolutionnaires qu’avec la IIIe République. D’où le titre de la synthèse publiée par Furet en 1988 : « La Révolution, 1770-1880 ». Ces deux dates fleurent la provocation du paradoxe, mais d’un paradoxe vrai.

Grand universitaire, écrivain et savant, François Furet fut aussi un guetteur de l’actualité, à propos de laquelle il a depuis toujours donné des articles de réflexion aux journaux et aux revues. On sait moins qu’il fut même journaliste de terrain, au moment de la guerre d’Algérie. Je doute que beaucoup d’autres historiens aient été également reporters, au sens littéral du terme, c’est-à-dire « rapportant » des événements en cours, observés sur place, se conduisant en collecteurs d’autres humains, frais émoulus de l’Histoire en train d’advenir.

Diplomate de l’esprit, François Furet, communiste jusqu’à 29 ans, est parvenu à émettre ensuite des thèses qui auraient dû le reléguer parmi les « réactionnaires », sans cesser de parler à partir du « lieu » de la gauche. Sans doute réussit-il ce tour de force grâce à son talent pour avancer les idées sans faire rugir les passions. Et grâce aussi à ce détachement amusé qui le faisait citer les pires crimes et les plus noires hypocrisies avec cet éternel sourire philosophique où la jubilation de l’intelligence s’alliait à la résignation du scepticisme, et qu’aucun de ses amis ne pourra oublier.

Jean-François Revel
De l’Académie française