De Hippolyte Taine, Les philosophes français du XIXe siècle (1857).
Extraits repris dans le livre n°47 de la Collection Libertés de Jean-Jacques Pauvert, 1966.
« Notice pour la présente édition » par J-F Revel »
Rééditer du Taine peut paraître une recherche délibérée de l’échec. Les deux tentatives faites ces dernières années pour redonner à lire des textes de lui n’ont pas frappé bien fort le public. Nous sommes tous passionnés d’Art, aujourd’hui, mais les morceaux choisis de la Philosophie de l’Art parus en 1964 dans la collection « Miroirs de l’Art » chez Hermann, n’ont pas rameuté les foules ; plusieurs millions de Français vont chaque année en Italie, mais la réédition du Voyage en Italie dans la collection « Littérature » chez Julliard, en 1965, a posé plus de problèmes de stockage que de réimpression. Et cependant le Voyage en Italie est un livre exempt de toute armature pédantesque, dégagé de toute camisole idéologique : il est vie et vécu, et Taine, malgré l’image de magister à barbichette sous laquelle les simplifications de la photo nous l’ont transmis, y apparaît et s’y manifeste éminemment comme un écrivain « brillant ». Je mets cet adjectif entre guillemets puisqu’il ne veut pas dire grand-chose quant au niveau de l’oeuvre et s’applique aussi bien à Pascal qu’au chroniqueur mondain du moment. Mais je l’emploie néanmoins pour indiquer que si Taine n’est pas lu, ce n’est point qu’il nous décourage et nous dégoûte pendant la lecture mais, pour la plupart, qu’il nous arrête au seuil de la lecture. Une culture collective, prise à telle heure de l’histoire, est composée de préférences et de répugnances antérieures à toute lecture. Une culture « personnelle » (pour employer cette expression un peu tombée en désuétude) résulte d’une curiosité pour les auteurs que rien, à l’instant donné, ne vous invite à lire. Celui qui attend patiemment que « son époque » ait « redécouvert » un auteur fait partie de cette clientèle passive qui n’a jamais rien lu d’autre que ce que tout le monde a lu.
Les Philosophes français du XIXe siècle sont, à ma connaissance le seul pamphlet philosophique écrit en France au XIXe siècle, avec, peut-être, les Philosophes salariés de Ferrari. La première édition date de 1857 : c’est le texte que nous donnons. Plus tard, Taine remania quelque peu son ouvrage, et en modifia le titre, qui devint les Philosophes classiques du XIXe siècle en France. Nous reprenons, toutefois, de l’édition de 1888, la préface, dans laquelle Taine devenu académicien et réactionnaire -n’ayant pas pu, comme tant d’autres écrivains libéraux surmonter l’humiliation de 1870-1871 et la frousse inspirée par la Commune autrement qu’en condamnant rétroactivement la Révolution- évoque la période de sa jeunesse où il écrivait les Philosophes français d’une manière qui peut contribuer à éclairer le lecteur.
Nous ne reproduisons pas la totalité du texte, et je tiens là-dessus à m’expliquer. On sait qu’en 1964 fut violemment contestée l’honnêteté de ce qu’on appelle, en simplifiant, la culture de poche. Il fut reproché aux éditeurs es collections de poche de tronquer les textes.
Je ferai observer à ce sujet que les extraits, morceaux choisis, anthologies, etc… ont toujours existé. Ce qui est malhonnête, c’est de tronquer des textes sans le dire. Mais si on le dit, je ne vois pas pourquoi il serait moins honnête de le dire pour 3 F que de le dire pour 20 F.
Lorsque le pocket-book fit son apparition aux Etats-Unis, sous ces couvertures bariolées et de mauvais goût qui risquaient de le faire confondre avec toute une production traditionnelle de sous-littérature, il importait de signaler en gros caractères que l’oeuvre était « complete and unabridged ». En effet, il avait toujours existé une industrie qui consistait à raccourcir les romans célèbres tout en les récrivant dans un style simplifié, notamment à l’usage de la jeunesse (voir Robinson Crusoë ou Don Quichotte). Cette situation commandait que désormais aucune confusion ne fût possible entre les produits de cette édition et les nouveaux pocket books*.
Différente est la situation actuelle, surtout en ce qui concerne la collection Libertés dont il n’est pas outrecuidant de dire qu’elle ne ressemble pas aux autres, tant par la présentation que par le contenu ; Ce qui est condamnable, c’est la coupure inavouée, mais je ne vois pas pourquoi on devrait se priver de donner au public la possibilité de prendre contact avec les Philosophes français du XIXe siècle sous prétexte de ne pas sacrifier les quelques 40 % du texte qui datent incontestablement ; Pour éviter toute accusation d’escamotage, nous imprimons en fin de volume l’intégralité de la table des matières : le lecteur pourra ainsi se rendre compte de ce que nous avons retranché et de ce que nous avons conservé, les titres des parties supprimées étant composés en italiques. Si l’expérience réussit, il appartiendra à l’édition française de procurer une édition savante et complète d’un livre qui reste un document inestimable sur la vie intellectuelle et universitaire de notre pays au siècle dernier et qui de plus n’est pas seulement un document, mais, par sa qualité, appartient à la littérature.
Je saisis cette occasion pour rappeler qu’au catalogue de la collection Libertés figurent plusieurs textes qui étaient introuvables sur le marché français quand nous les avons repris : la Lettre sur les sourds et les muets de Diderot (dans les Ecrits Philosophiques, n° 3), L’Eglise et la République de France, les Dialogues sur la religion naturelle de Hume, la Belle France de Darien, la Vérité en marche de Zola, Racine et Shakespeare de Stendhal (qui existait dans la Pléiade, mais pas en volume séparé), des textes de Bakounine, la Trahison des clercs de Benda, le Discours vrai contre les chrétiens de Celse, Français, encore un effort, de Sade (n’existait pas sauf dans l’édition interdite de la Philosophie dans le boudoir), la Mort de la Morale bourgeoise de Berl, les Francs-Parleurs de Vallès, les Philosophes à vendre de Lucien, Des Jésuites de Michelet et Quinet, les Aphorismes de Lichtenberg, le Clavecin de Diderot de René Crevel et le Déshonneur des poètes de Benjamin Péret. Il faudrait, pour être équitable, ajouter à cette liste le Benjamin Constant. Plusieurs des extraits qui y figurent n’avaient pas été réédités depuis le XIXe siècle, même dans les deux précieux volumes des Ecrits et discours politiques, également établis, aux Editions J-J. Pauvert, par M. Posso di Borgo. Entre le moment où cette préface est écrite et celui où elle paraîtra, auront également revu le jour L’Homme machine de La Mettrie, les Quarante médaillons de l’Académie de Barbey d’Aurevilly, Leur morale et la nôtre de Trotsky, un choix d’articles de La Lanterne de Rochefort.
Parmi ces textes auparavant introuvables que je viens d’énumérer, soit 22 numéros du catalogue sur 46, un seul, le Darien, comporte des coupures, dont nous nous expliquons dans la préface. D’autres, -Bakounine, Vallès, Lichtenberg, Lucien, Rochefort sont des Anthologies de textes, brefs ou longs : discours, articles, essais, dialogues, maximes, etc…. dont on peut toujours discuter la sélection mais qui, en tant que tels, sont complets. Bref, cela fait presque un livre introuvable sur deux, sans parler des inédits. On voit que nous avons bien mérité de la Caisse des Lettres, puisque le rôle de celle-ci est notamment de veiller à ce que les classiques ne manquent pas en librairie, et nous avons d’autant mieux mérité d’elle que nous l’avons aidée dans cette mission à titre entièrement gracieux et sans son concours.
Revenons à Taine, pour terminer, en rappelant qu’en janvier 1857, quand il publie les Philosophes français du XIXe siècle, il a vingt-huit ans. Reçu premier à l’Ecole Normale, il avait été ensuite collé à l’agrégation de philosophie pour idées non conformes à la philosophie du jour et s’était vu proposer un poste de professeur de sixième. Démissionnaire, il avait gagné sa vie en travaillant dans divers cours privés. Ayant après cela, tenté de présenter une thèse de doctorat sur la sensation, il n’avait trouvé aucun maître du moment qui acceptât de la patronner. Il fit alors sa thèse sur La Fontaine et ses fables, qu’il dut édulcorer passablement pour la faire admettre, puis l’essai sur Tite-Live. Les Philosophes français eurent un retentissement énorme, salués entre autres par deux longs articles de Sainte-Beuve dans le Moniteur mais ce retentissement même écarte définitivement Taine de l’Enseignement supérieur. Il ne le réintègrera que par la bande, hors de l’Université proprement dite, dix ans plus tard, lorsqu’il fut chargé de son fameux cours à l’Ecole des Beaux-Arts, d’où sortira la Philosophie de l’Art. Dans l’intervalle, Taine compose son monument sur la littérature anglaise, qui date donc d’un siècle. C’est d’ailleurs l’ouvrage le plus récent qui existe en français sur la littérature anglaise.
* Aucun rapport avec les Penguin-Books anglais, légèrement antérieurs aux pocket-books américains, mais qui au départ ne prétendaient à aucun succès populaire.
Par Henri Astier et Pierre Boncenne
Publication originale sur medium, 11 juillet 2024
En juin, une enquête de Libération révélait une affaire de pédophilie sans précédent. Des personnalités du Paris des années 1970 et 1980 étaient accusées d’actes sexuels commis sur des enfants. Notre première réaction fut le choc. Mais après avoir analysé cette série d’articles, intitulée “Les hommes de la rue du Bac”, nous avons décidé de mettre ici le mot “enquête” entre guillemets.
Le dossier repose sur le témoignage d’une femme, Inès Chatin, qui affirme avoir subi de sordides sévices lorsqu’elle avait entre quatre et treize ans. Les hommes mis en cause sont, par ordre alphabétique: l’avocat François Gibault ; le fondateur du magazine Le Point Claude Imbert ; le médecin et père adoptif de la victime Jean-François Lemaire ; l’écrivain Gabriel Matzneff ; le philosophe et essayiste Jean-François Revel.
Ce dernier, auteur de best-sellers mondiaux dont La Tentation totalitaire (1976) et membre de l’Académie française, est de loin la personnalité la plus éminente des cinq. De 1978 à 1981 il dirigea L’Express, qui lui consacra en septembre dernier un hommage de quatre pages (signées Gaspard Koenig).
Bien que décrit par Libération comme “moins inféodé à la vie du groupe” que les autres, Revel partage la vedette dans toute la présentation de l’“enquête” avec Matzneff, le diable répulsif. Matzneff et Revel n’avaient aucun lien. Mais un chapeau introductif, en caractères gras, commence par leurs deux noms, et annonce des révélations “sur des intellectuels en vue des années 70 et 80”. Revel est le seul des accusés qui puisse être qualifié ainsi. Il est mis en avant jusqu’au bout, assurant le retentissement de l’“enquête”.
Notre présent article porte donc uniquement sur les faits visant Jean-François Revel, et non sur ceux reprochés aux autres accusés. Libération procède par une accumulation d’amalgames, d’insinuations et de télescopages extravagants tendant à l’impliquer.
Ainsi le journal cite un article du Monde lors de la mort de Revel en 2006, le résumant à “la figure de Socrate”. Cette formule se référait clairement à la sagesse du philosophe. Mais Libération lui donne un tout autre éclairage, puisque dans la foulée intervient une citation où Matzneff prône “la fonction socratique de l’adulte”, soit l’émancipation sexuelle de l’enfant. Le sophisme se réduit à: Revel a été comparé à Socrate ; Socrate aimait les jeunes garçons, tirez vos propres conclusions…
Selon le récit d’Inès Chatin, son père adoptif, le Dr Lemaire, conviait ses amis à des séances où on la violait avec des objets, ainsi que d’autres enfants. Parmi les hommes masqués assistant à ces actes atroces, elle dit avoir reconnu notamment Revel grâce à sa corpulence et son odeur. Dans les années 1980, Revel disparaît du témoignage et les outrages décrits par la victime prennent la forme de viols, qui auraient été perpétrés par Claude Imbert, ami de jeunesse de Lemaire, et Matzneff.
Libération écarte d’emblée l’hypothèse d’une mémoire défaillante, malgré une abondante littérature sur le caractère malléable du souvenir. Le journal cite le psychologue chargé d’examiner la plaignante: “Mme Chatin n’a pas souffert d’amnésie traumatique concernant ce qu’elle a vécu,” certifie l’expert. Si elle “a refoulé une partie de ce vécu”, ajoute-t-il, un travail thérapeutique lui permettra à terme de l’affronter. On comprend que le thérapeute, dont le rôle est d’accompagner une personne traumatisée, ne mette pas en question ses dires. Mais l’enquêteur, dont la mission est l’établissement de la vérité, ne saurait s’en tenir là.
Pour l’investigateur, prendre au sérieux la victime signifie chercher à étayer les allégations. Le travail de recoupement est particulièrement important quand il s’agit d’un crime immonde impliquant une personnalité qui n’a auparavant jamais éveillé de soupçons et se retrouve ainsi clouée au pilori.
Examinons un à un les éléments convoqués dans l’“enquête” contre Revel:
– Grand cas est fait de son amitié avec Claude Imbert. Le portrait que Libération dresse de Revel commence ainsi: “Partout où l’on trouve Claude Imbert, ou presque, apparaît Jean-François Revel, qu’Inès Chatin cite dans son récit comme faisant partie du groupe d’hommes lui ayant imposé des sévices sexuels.” Quelques lignes plus bas, il est question de la “complicité de l’inséparable duo Imbert-Revel” (c’est nous qui mettons les italiques).
Le lien entre les deux hommes est indéniable. Après avoir démissionné de L’Express, Revel fut longtemps chroniqueur au Point. Mais en vertu de quoi Libération laisse-t-il supposer une connivence allant au-delà de l’amitié et la convergence de vue ?
L’inanité d’une telle imputation éclate à la fin de ce “profil”, où il est dit que Revel fut l’invité du couple Imbert dans leur résidence en Suisse — maison “où Inès Chatin raconte avoir été violée par Claude Imbert”. Des vacances sur le lac Léman sont ainsi transformées en présence sur les lieux du crime !
– Sur les agendas du Dr Lemaire — couvrant la période de 1959 à 1985 — Imbert apparaît 133 fois et Revel à 2 reprises. Deux fois en plus de 25 ans : c’est encore trop ! Par ailleurs le Dr Lemaire, qui fréquentait beaucoup les milieux de la politique, des lettres et de l’édition, organisait des repas à son domicile rue du Bac. Comme preuve à charge de la présence de Revel, Libération montre une photo du livre d’or de l’une de ces réceptions. Juste au-dessus de son nom, l’“enquête” ne semble pas avoir remarqué celui de son épouse Claude Sarraute. Il s’agissait visiblement d’un dîner mondain. Et alors ?
– Libération a trouvé une preuve de la culpabilité de Revel en la personne de son ami et ancien condisciple de khâgne puis de Normale sup René Schérer, dont il a édité en 1974 un livre chez Robert Laffont, Émile perverti.
L’“enquête” note que Schérer a “défendu publiquement la pédophilie, avec d’autres”. Quels autres ? Au passage, on serait curieux de savoir pourquoi le journal ne mentionne pas que Schérer était une figure célébrée par la gauche radicale. Rien non plus sur ses liens très proches avec l’un de ses jeunes élèves, Guy Hocquenghem, qui deviendra un brillant et sulfureux collaborateur de… Libération (ils ne s’en cachaient pas et écrivirent des livres ensemble). En revanche l’“enquête” ne manque pas de rappeler que Schérer fut mis en cause dans l’affaire du Coral, centre éducatif soupçonné en 1982 de cacher des pratiques pédocriminelles. Mais le journal d’investigation accusatrice se garde d’ajouter qu’en l’occurrence René Schérer fut innocenté par la justice.
Quant à Émile perverti, prétendre que l’essai prêche la pédophilie relève de la fumisterie. Il s’agit en effet d’une analyse critique des rapports adultes-enfants voisine de thèses soutenues à l’époque par Gilles Deleuze ou Michel Foucault. Ces propos sont sans doute contestables aujourd’hui. Mais Revel publia le livre dans une série qui faisait suite à sa fameuse collection “Libertés” où il accueillit, tous genres et époques confondus, des textes à caractère polémique: Pascal, Diderot, Hugo, Balzac, Sade, Zola, Michelet, Marx, Bakounine, Trotski, Gracq, et même le pape Pie IX, furent de la partie.
– L’“enquête” indique que Revel, Imbert, et Lemaire étaient membres du Club des Cent. De quoi l’appartenance à même cercle gastronomique est-elle le signe, à part un amour commun de la bonne chère ? Des membres passés ou présents tels que Bernard Pivot, Philippe Bouvard ou Erik Orsenna sont-ils eux-aussi suspects ?
Libération souligne le caractère exclusivement masculin de ce “Who’s Who interdit aux femmes qui organisait des ripailles chez Maxim’s”. Faut-il conclure à un repaire de phallocrates, voire de pédophiles ? Dans un autre registre, l’“enquête” jette la suspicion sur les dîners du club Le Siècle ou la Brasserie Lipp — des lieux où, comme chacun sait, jamais un représentant de Libération n’a mis les pieds.
– Autre point commun supposé entre Revel et Lemaire: le gastronome de la Rome antique Apicius. Après un dîner fastueux au domicile de Lemaire, Matzneff a inscrit sur le livre d’or: “Apicius ressuscité rue du Bac”. Libération enchaîne sur ce souvenir d’Inès Chatin: “Gaston parlait souvent de l’Apicius de Revel et Imbert, sans que je ne comprenne ce qu’il voulait dire à l’époque.”
Via les agapes de la rue du Bac, Libération parvient à lier le nom de Revel au plus ténébreux des invités, Matzneff, en croisant deux références latines !
Le journal aurait aussi pu faire remarquer que Revel évoque bien entendu Apicius dans son histoire de la gastronomie Un Festin en paroles. L’“enquête” note d’autre part que Revel et Imbert se sont associés un jour pour composer au restaurant L’Archestrate un menu en l’honneur de leurs compères du Club des Cent. Mais le journal si bien informé néglige le fait que le chef multi-étoilé de cet établissement, Alain Senderens, proposait à sa carte un plat emblématique: le “Canard Apicius”. Faut-il ajouter Senderens à liste des prévenus ?
– Un exemplaire du Moine et le Philosophe, livre d’entretiens entre Revel et son fils Matthieu Ricard, a été retrouvé au domicile de Lemaire, dans une pièce où étaient également conservées des copies dédicacées d’ouvrages de Matzneff.
Gare à tous les auteurs dont les livres se trouveront mal placés sur les étagères d’un bibliophile dépravé.
– L’“enquête” de Libération insiste sur le culte qu’auraient voué Lemaire et ses complices à la civilisation gréco-romaine dans ses aspects les plus discutables, comme on l’a vu. Le journal précise que les tourmenteurs d’Inès Chatin ont “accumulé les références à l’Antiquité, égrenées de chroniques de journaux en interviews, et jusque dans leurs propres livres”.
Confortons Libération dans cette voie: Revel est l’auteur d’une Histoire de la philosophie occidentale dont la moitié est consacrée aux penseurs grecs et latins. On n’ose pas faire remarquer que Simone Weil fait également partie des philosophes qui ont fait l’éloge du monde hellénique. Et que dire de la merveilleuse Jacqueline de Romilly, une des collègues Revel à l’Académie ?
– L’“enquête” indique que Jean-François Revel est enterré au cimetière du Montparnasse à Paris, non loin d’une femme qui aurait facilité l’adoption d’Inès Chatin dans des conditions douteuses. Les implications de ce grave indice sont déployées par Libération en trois temps.
Premier temps: l’article consacré à la procédure d’adoption, publié en ligne le 15 juin, évoque la possibilité que l’enfant ait été choisie par Lemaire en vue de futurs sévices. Après avoir souligné la proximité des deux tombes, l’article termine sur cette phrase d’Inès Chatin: “Trop de coïncidences.”
Deuxième temps: une “précision” est ajoutée à l’article le 16 juin ; Nicolas Revel, fils de Jean-François, “indique s’être occupé en 2006 de la concession de son père au cimetière du Montparnasse. Aucun rapprochement ne peut être établi selon lui de sa proximité avec la sépulture [de cette femme], puisque le décès de Jean-François Revel est postérieur à celui de l’«entremetteuse».”
Libération laisse donc à Nicolas Revel la responsabilité de l’hypothèse selon laquelle la présence de deux tombes dans un lieu où sont enterrées des centaines de célébrités pourrait être une pure coïncidence.
Troisième temps: la référence au cimetière du Montparnasse disparaît de la version papier de l’“enquête”, tout en étant maintenue, assortie de la note ci-dessus, dans l’article en ligne.
Suggérons au journal un quatrième temps: Samuel Beckett et Emil Cioran, deux amis intimes dont l’un fut aussi proche de Revel, sont enterrés dans ce même cimetière. Comme par hasard, la correspondance entre l’écrivain en question et Revel a brûlé en Bretagne. Libération pourrait peut-être enquêter de ce côté-là…
Une investigation digne de ce nom suit une piste par un enchaînement d’indices crédibles et de déductions logiques. On a ici affaire à une accumulation de montages que rien ne relie, sinon le désir d’incriminer Jean-François Revel. Ces procédés rappellent ceux du procureur de l’affaire Callas, qui transformait les soupçons les plus ténus en “quarts de preuve” pour les additionner et en faire des preuves entières.
Le même relent de parti-pris se dégage du portrait intellectuel brossé par Libération. Les faits de pédocriminalité imputés ne sont, semble-t-il, pas assez infamants par eux-mêmes: il faut que les coupables soient également des suppôts du conservatisme le plus obtus. Le journal prête à Revel la thèse que l’URSS serait “indestructible”. Dans quel livre ? À quelle page ? Libération décrit en outre la bande des incriminés ainsi: “Soudés par leur proximité avec le pouvoir giscardien, ces hommes sont aussi devenus ensuite les mégaphones d’une droite farouchement anticommuniste, réactionnaire et empreinte de catholicisme.”
Par surcroît, Jean-François Revel “confirme peu à peu son libéralisme économique, de plus en plus provocateur, résolument tourné vers l’Amérique”. Anticommunisme, ultralibéralisme, pro-américanisme: Revel cumule toutes les tares de l’homme de droite honni par Libé.
Un tel portrait est une grossière caricature. Revel n’a jamais été un homme de pouvoir, et a encore moins fréquenté les milieux catho-tradi. Cet athée convaincu a brocardé la droite dévote dans l’Italie des années 1950 et dans la France gaulliste. Empreint de l’esprit libertaire de 1968, il s’est toujours revendiqué des valeurs traditionnelles de gauche. Patron de L’Express, il défendait ses journalistes contre l’ire des ministres giscardiens.
Libération ne dit rien de son engagement dans la Résistance, de son soutien au Manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie ou de ses attaques contre la Nouvelle Droite fascisante des années 1980. Le journal se concentre sur son anticommunisme, comme si c’était une tache ! Revel fut de tous les combats antitotalitaires, au même titre que George Orwell, Hannah Arendt, Karl Popper, Arthur Koestler, Raymond Aron ou Simon Leys — et contrairement à un journal fondé par des maoïstes.
Le procès idéologique fait à Jean-François Revel n’est pas nouveau. Depuis longtemps, la gauche jacobine assimile le libéralisme, dont il fut le plus éloquent défenseur français de son époque, à l’ultradroite. En 1998, Libération traitait Revel de réactionnaire aigri par l’alcool. La nouveauté, c’est l’accusation de perversion criminelle — accusation qui occupe désormais, et sans doute à jamais, une place de choix sur sa fiche Wikipédia.
Le journal, dira-t-on, donne voix à une femme qui ne peut obtenir pleine justice quatre décennies après les faits, mais demande que ses tortionnaires soient identifiés. Cette attente est on ne peut plus légitime. Y répondre consiste à fortifier son témoignage en éclairant les zones d’ombres qu’il contient: souhaitons que l’Office Mineurs, qui a été saisi, fasse toute la lumière. Mais Libération n’a en rien contribué à cette issue. Si Revel est un monstre, il n’en a pas apporté la moindre démonstration dans cette “enquête”. En échafaudant les constructions les plus absurdes, le journal n’a démontré que sa malhonnêteté.
Henri Astier est journaliste à la BBC et collaborateur du Times Literary Supplement. Pierre Boncenne, écrivain, a notamment publié Pour Jean-François Revel et Le Parapluie de Simon Leys.
Jean-François Revel, de son vrai nom Jean-François Ricard, est né le 19 janvier 1924 dans le 7e arrondissement de Marseille, fils de Joseph et France Ricard. Sa famille est d’origine franc-comtoise.
Il passe son enfance à Marseille, habitant dans le quartier Sainte-Marguerite, et fait ses études primaires et secondaires à l’École Libre de Provence.
Après l’obtention du baccalauréat littéraire en juillet 1941, il prépare à Lyon, au lycée du Parc, l’École normale supérieure, où il est reçu en juillet 1943 24e ex-aequo, dès sa première tentative. Il est alors âgé de 19 ans.
Dès 1943 et jusqu’à la fin de la guerre, alors étudiant rue d’Ulm, il participe activement à la Résistance sous la direction d’Auguste Anglès, avec le pseudonyme “Ferral”.
En 1944, après la Libération, il est chargé de mission au Commissariat de la République de la région Rhône-Alpes pendant quelques mois.
C’est pendant cette période de guerre qu’il publie ses premiers textes, dans la revue Confluences.
Durant l’été 1945, il se marie avec Yahne le Toumelin ; de cette union naîtront deux enfants, dont le futur moine bouddhiste Matthieu Ricard, né en février 1946, et Ève Ricard-Reneleau, écrivaine.
En 1947-1948, sa licence et son diplôme d’études supérieures en philosophie en poche, il est nommé professeur en Algérie, dans une médersa, à Tlemcen.
A son retour, il mène pendant près de deux ans une vie de bohème.
Puis, de janvier 1950 à octobre 1952, il part enseigner au lycée français et à l’Institut français de Mexico.
Enfin, de novembre 1952 à juillet 1956, il est nommé à l’Institut français ainsi qu’à la Faculté des Lettres de Florence, où il enseigne l’Histoire, et en même temps prépare son agrégation de philosophie qu’il passe lors de son retour en France en juillet 1956.
C’est pendant ces années à l’étranger qu’il apprend l’espagnol et l’italien.
Par la suite, il fait partie du cabinet du sous-secrétariat d’État aux Arts et Lettres, avant de prendre un poste d’enseignant en philosophie au lycée Faidherbe à Lille, de 1957 à 1959, puis au lycée Jean-Baptiste Say à Paris jusqu’en 1963.
Le 7 juillet 1967, il épouse en secondes noces la journaliste Claude Sarraute (née en 1927). De cette union sont nés le haut fonctionnaire Nicolas Revel en 1966 et Véronique Revel en 1968.
Il quitte l’Université en 1963 pour se consacrer à une carrière de journaliste et d’écrivain.
Carrière littéraire
Sa carrière littéraire commence en 1957 avec le roman Histoire de Flore, mais c’est surtout son premier essai Pourquoi des philosophes qui représente son premier succès.
S’en suivront une trentaine d’ouvrages, les plus célèbres étant Ni Marx ni Jésus (1970), La Tentation totalitaire (1976), Comment les démocraties finissent (1983), puis La Connaissance inutile (1988).
Ses Mémoires, Le voleur dans la maison vide (1997) constituent un de ses plus considérables succès, “son livre sans doute le plus assuré de durer”, selon son ami Pierre Nora.
Viendront ensuite La Grande Parade (2000), L’Obsession anti-américaine (2001) et un journal de l’année 2000, Les Plats de saison. (Consulter la liste des oeuvres)
Il a en outre assumé les fonctions de conseiller littéraire et de directeur de collection chez René Julliard, Jean-Jacques Pauvert, Robert Laffont jusqu’en 1978, date à laquelle il devient directeur de l’hebdomadaire l’Express, dont il était l’un des éditorialistes depuis 1966. Il démissionne de la direction de l’Express en 1981 à la suite d’un différend avec son propriétaire Jimmy Goldsmith, puis devient, en 1982, chroniqueur au magazine Le Point, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en 2006.
Il a collaboré également, en qualité d’éditorialiste, à des stations de radio : A Europe 1 de 1989 à 1992 et à R.T.L. de 1995 à 1998.
Le 19 juin 1997, il est élu à l’Académie française, au fauteuil d’Étienne Wolff, au 24e fauteuil.
Décorations reçues :
- Officier de la Légion d’honneur
- Officier de l’ordre de la Croix du Sud du Brésil
- Grand officier de l’ordre de Henri le Navigateur du Portugal
- Commandeur de l’ordre d’Isabelle la Catholique
Prix littéraires :
- Prix Chateaubriand 1988
- Prix du livre libéral 2000
Jean-François Revel est décédé dans la nuit du samedi 29 avril 2006 à l’hôpital Kremlin-Bicêtre.
Consulter la liste de ses œuvres
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Pour mieux découvrir Revel, nous vous proposons, au hasard de ce site: L’Abécédaire de Jean-François Revel : Le bada, ou, au format audio, l’émission A voix nue, où Revel se raconte à travers un dialogue avec Pierre Nora.